Le 18 août, dans le petit village de Contes, au nord de Nice, les secours ont retrouvé sans vie le créateur de contenu Jean Pormanove.
Ce streamer français, suivi sur la plateforme Kick, était en plein marathon filmé de dix jours. Le principe était simple : rester connecté sans interruption, quitte à subir des humiliations et des épreuves douloureuses, le tout retransmis en direct pour engranger des vues et des dons.
L’homme est mort devant ses spectateurs, sous les yeux d’une communauté partagée entre fascination et effroi.
Dès le départ, des signaux d’alerte étaient visibles. Jean apparaissait fatigué, fragile, visiblement en détresse. Ses partenaires de stream l’encourageaient pourtant à continuer, allant jusqu’à lui imposer des actions dangereuses comme ingérer des substances non comestibles ou supporter des violences physiques en direct. Pour beaucoup d’observateurs, cette escalade de provocations montre qu’il y a une recherche du choc à tout prix.
Kick, une plateforme sans garde-fous suffisants ?
La plateforme Kick est apparue ces dernières années comme l’alternative rebelle à Twitch, la référence du secteur détenue par Amazon. Kick a moins de règles, et plus de liberté pour les streamers bannis ou lassés des restrictions imposées ailleurs.
Cette permissivité pose problème. Comment expliquer que ce marathon, promu en page d’accueil de Kick, ait pu se dérouler pendant dix jours sans qu’aucun responsable n’intervienne ?
Kick cherche à attirer toujours plus d’utilisateurs en se présentant comme une plateforme plus souple, plus ouverte. Or, laisser diffuser des scènes d’abus et de souffrance en direct, alors que les signes de danger étaient évidents, montre qu’il y a sûrement une faille juridique.
Un porte-parole de Kick a assuré que l’entreprise « réexaminait d’urgence » les circonstances du décès de ce streamer. Mais le problème ne réside pas seulement dans un manque de vigilance ponctuel. La philosophie même de la plateforme, fondée sur l’absence de contrôle, est en cause
La mise en spectacle des streamers
Jean Pormanove n’est pas le premier streamer à pousser les limites dans l’espoir de retenir l’attention. L’économie du streaming repose sur la captation immédiate : l’audience réagit en direct, et les dons tombent en fonction des émotions provoquées. Certains en profitent pour proposer des contenus créatifs ou fédérateurs. D’autres, au contraire, misent sur le choc et le scandale.
Des exemples existent déjà. Johnny Somali, un streamer américain, s’est retrouvé à plusieurs reprises dans des affaires judiciaires au Japon, en Israël ou encore en Corée du Sud, après avoir multiplié les comportements illégaux en direct. Le cas de Jean, lui, est encore plus extrême : au lieu de simples frasques, il s’agit d’un enchaînement de maltraitances diffusées sous les applaudissements ou les rires d’un public connecté.
Cette logique de surenchère rappelle que la frontière entre divertissement et danger est fragile.
Jeudi, le procureur Damien Martinelli a pris la parole pour préciser les premières conclusions de l’autopsie. Contrairement à ce que certains spectateurs ont cru, la mort de Jean ne serait pas directement liée aux violences filmées. Les médecins légistes n’ont constaté aucune blessure mortelle ni brûlure, mais seulement quelques ecchymoses superficielles.
Les experts privilégient l’hypothèse d’un problème médical ou toxicologique. Jean souffrait d’un trouble de la thyroïde et recevait un traitement. Il aurait aussi pu avoir une pathologie cardiaque non diagnostiquée. Des analyses complémentaires sont en cours.
Mais même si la cause immédiate de la mort n’est pas liée à une agression, beaucoup pensent que l’environnement dans lequel Jean évoluait a contribué à sa dégradation physique et psychologique. Dix jours de privations, d’humiliations et de stress extrême peuvent précipiter un effondrement.
Les complices à l’écran dans le viseur des enquêteurs
La justice s’intéresse aussi aux personnes qui accompagnaient Jean lors de ce marathon. Plusieurs individus apparaissent sur les vidéos, en train de le pousser à poursuivre l’expérience, voire à lui infliger des traitements dégradants. Ils pourraient être poursuivis pour complicité ou non-assistance à personne en danger.
« Des auditions ont eu lieu, du matériel et des vidéos ont été saisis pour comprendre précisément ce qu’il s’est passé », a confirmé le procureur Martinelli. La question de la responsabilité collective reste ouverte : ceux qui ont participé activement aux abus pourront-ils se retrancher derrière l’idée du “jeu” ou du “spectacle” ?
Le parquet de Paris a décidé d’ouvrir une enquête préliminaire qui vise directement Kick. Il s’agit de vérifier si la société, enregistrée à l’étranger, a respecté le droit européen, et en particulier le règlement sur les services numériques (DSA). Ce texte oblige les plateformes à prévenir les autorités en cas de menace grave pour la vie ou la sécurité des personnes.
Clara Chappaz, secrétaire d’État chargée du numérique, a dit du drame qu’il s’agit « d’horreur absolue » et a promis une coopération totale entre l’État et la justice pour déterminer les responsabilités.


