En France, les troubles psychiatriques touchent plus d’1 adulte sur 5. Pourtant, ces pathologies restent trop souvent négligées. Isabelle Durand-Zaleski, médecin, économiste et responsable de l’unité de recherche clinique d’économie de la santé de l’AP-HP (L’Assistance publique – Hôpitaux de Paris), détaille les enjeux, les obstacles et les pistes pour une meilleure prise en charge.
Vous parlez d’un « angle mort » de la santé publique concernant la santé mentale. Que signifie cette expression ?
L’angle mort indique que la santé mentale n’a jamais été vraiment prise en compte comme les autres maladies. On ne la considère pas comme on considère l’insuffisance cardiaque ou le diabète. Il y a un vrai problème de stigmatisation des troubles psychiatriques. Si les gens n’ont aucun problème à dire qu’ils sont allés voir un cardiologue, autant dès qu’il s’agit d’un psychiatre, ils se sentent gênés. C’est une honte, mais c’est réel. Et cette stigmatisation empêche la prévention, le dépistage et la prise en charge.
Quels sont les principaux manques du système français aujourd’hui concernant la santé mentale ?
Déjà, il y a la stigmatisation. Il faut savoir que les patients ne meurent pas de suicide, comme pourrait le dire la croyance générale. Mais très souvent de maladies métaboliques, cardiaques ou vasculaires parce que la santé mentale n’est pas correctement suivie.
Et puis, si l’organisation du parcours de soins est compliquée pour tous et toutes. Soit, le généraliste donne une lettre pour aller voir un spécialiste, et le patient doit se débrouiller seul. Pour la santé mentale, c’est encore pire. Les patients sont fatigués, démoralisés, ils n’ont pas l’énergie de chercher les bons professionnels. Il faut des filières de soins bien organisées, entre généralistes, spécialistes, centres experts et médecins libéraux. L’état peut lutter contre cette mauvaise organisation.
La prévention et le repérage précoce des problématiques liées à la santé mentale sont-ils insuffisants en France ? Et que pourrait-on mettre en place concrètement ?
Oui, c’est un vrai problème. Or, il ne suffit pas de repérer les difficultés. Pour moi, il faut proposer un parcours diagnostique clair et un suivi structuré. À l’école, repérer les difficultés comportementales ou émotionnelles est utile seulement si cela débouche sur un accompagnement concret. En entreprise, c’est le même sujet. L’objectif premier est de construire des filières diagnostiques et thérapeutiques efficaces, avec des équipes pluridisciplinaires et un maillage entre soins publics et privés.
Comment améliorer la prise en charge des patients qui souffrent de problèmes de santé mentale ?
Les centres experts sont très utiles. Ils proposent une journée de diagnostic complet, puis le patient retourne voir son médecin habituel. Cela a été fait pour que les médecins ne se sentent pas « dépossédés ». Car en France, chacun défend son territoire. Et les médecins ne souhaitent pas que l’hôpital « récupère » leurs patients. Or, souvent, le patient a apprécié le centre, mais doit ensuite revenir chez son médecin. Cela entraine donc des tensions. Il faut gérer ces tensions et mieux intégrer les soins publics et privés.
On note aussi que le manque de spécialistes et le peu d’attrait pour la psychiatrie est également un problème. On peut aussi faire appel à d’autres professionnels, comme les psychologues ou psychothérapeutes, pour compléter l’offre. Car les patients demandent une offre de soins, pas une offre de médecins.
Le coût global des maladies psychiatriques est estimé à plus de 160 milliards d’euros. Que représente ce chiffre dans le domaine de la santé mentale ?
Ce chiffre est une agrégation : d’un côté, les vraies dépenses, médicales et médico-sociales, comme celles liées au handicap. Ensuite, le manque à gagner, c’est-à-dire les arrêts maladie. Et enfin, la perte de santé, mesurée par les années de vie en bonne santé perdues, valorisée en euros selon les normes internationales. C’est approximatif, mais ça donne une idée de l’ampleur. Et si l’on calcule toujours de la même façon chaque année, on peut suivre l’évolution et se comparer à d’autres pays.
D’ailleurs, la France peut-elle s’inspirer d’autres pays côté santé mentale ?
Oui, par exemple le Royaume-Uni. Ils ont mené de grandes campagnes de déstigmatisation, avec affichage public et communication. Par exemple, nous avions pu voir, sur des affiches publicitaires dans l’espace public, des personnes portant des colliers sur lesquels il était écrit « schizophrène », par exemple, au lieu du prénom habituel. Pour moi, ce sont des initiatives vraiment importantes.
Aussi, ils mettent beaucoup d’argent dans la recherche et utilisent d’autres professions que les médecins pour les soins. Mais il faut adapter ces modèles à la France, à notre organisation et à notre culture. Nous avons déjà des centres experts, mais il reste beaucoup à faire pour structurer un vrai parcours de soins intégré.


