Pour les manifestants iraniens, il faut affronter des balles réelles et des coupures d’Internet. Pour le monde occidental, la plus grande restriction est la liberté d’expression. C’est un débat qui semble à la fois omniprésent et paradoxal. Au Royaume-Uni, on a vu des arrestations pour « communications malveillantes », des pressions politiques sur les plateformes numériques. On a le sentiment que le recul des libertés gagne du terrain. Mais jusqu’où va réellement la crise démocratique en Europe ? Et comment éviter à la fois le déni et le catastrophisme ?
Dans un échange dense de la Free Speech Union, Jan McVarish, directrice de l’éducation et des événements du syndicat, interroge Brendan O’Neill, journaliste politique en chef de Spiked, sur les nouvelles lignes de fracture autour de la liberté d’expression, du rôle des géants du numérique aux mouvements de protestation, en passant par l’Iran, la censure et la tentation autoritaire des États occidentaux.
Grok, X et l’État; quand la liberté d’expression est à géométrie politique
La polémique récente autour de Grok, l’outil d’intelligence artificielle lié à X (ex-Twitter), capable de générer des images sexualisées de femmes,nous rappelle à quel point nous sommes vulnérables face à l’IA et que la régulation des réseaux sociaux et des moteurs d’IA doit se faire au plus vite. Le Premier ministre britannique Keir Starmer a même évoqué la possibilité de mesures fortes contre le réseau d’Elon Musk. Pour Brendan O’Neill, le problème existe mais l’intention politique est ailleurs :
« Il y a un vrai problème, oui. Ces images sont sordides, sexistes, infantiles. Mais ce n’est pas cela que Starmer veut régler. Ce qu’il veut, c’est punir X, punir Musk, parce que c’est une plateforme sur laquelle il est constamment critiqué, contredit, “community-noted”. »
O’Neill insiste sur une distinction essentielle : empêcher un abus technique n’est pas censurer une opinion.
« Ce n’est pas une atteinte à la liberté d’expression que d’empêcher quelqu’un de “déshabiller” une femme en ligne. En revanche, légiférer sur l’imagination humaine, là, on ouvre une boîte de Pandore extrêmement dangereuse. »
La grande hypocrisie libérale
Pour le journaliste, l’indignation actuelle masque une mémoire sélective :
« Les mêmes libéraux qui s’indignent aujourd’hui du sexisme sur X ont soutenu, ou toléré, la mise au silence de femmes sur l’ancien Twitter. Des femmes ont été bannies à vie pour avoir dit “il” en parlant d’un homme. C’est une misogynie bien plus profonde : faire taire les femmes. »
Il cite le cas de Megan Murphy, journaliste canadienne exclue de Twitter pour avoir affirmé une réalité biologique qui contredit les discours d’inclusion pro-transgenre, avant d’être réintégrée sous Elon Musk.
« La sexualisation est une façon de provoquer. La censure, elle, est une façon d’effacer. Et c’est bien plus grave. »
Elon Musk, faux sauveur de la liberté ?
O’Neill reconnaît que l’arrivée de Musk a profondément modifié le paysage numérique, il met en garde contre toute illusion messianique.
« Confier sa liberté d’expression à un seul milliardaire est toujours dangereux. Il peut changer d’avis. Il peut vendre la plateforme. La liberté ne devrait jamais dépendre de l’humeur d’un individu, aussi riche soit-il. »
Il rappelle toutefois que sans cette transformation de X, certains scandales majeurs n’auraient peut-être jamais émergé :
« L’affaire des gangs de viols n’aurait sans doute pas refait surface sans X. La pression publique n’aurait pas existé. Dans ce cas-là, les réseaux sociaux ont forcé le pouvoir à répondre. »
Iran : quand la liberté n’est plus abstraite
Le contraste est brutal lorsqu’il est question de l’Iran.
« Des gens descendent dans la rue face à des hommes armés de munitions réelles. C’est une lutte pour des libertés que nous tenons pour acquises. »
Il évoque des « crimes contre l’humanité » et un régime prêt à tout pour se maintenir.
Mais ce qui le frappe le plus lors des manifestations pro-iraniennes à Londres, c’est l’absence des Britanniques non-iraniens :
« La marche était immense, disciplinée, en colère. Mais presque exclusivement iranienne. Où étaient les autres ? Où était la gauche occidentale, si prompte à manifester pour tant de causes ? »
La protestation confisquée par les élites
Pour O’Neill, la nature même des manifestations a changé en Occident.
« Historiquement, manifester, c’était l’arme de ceux qui n’avaient pas de pouvoir. Aujourd’hui, c’est souvent l’outil des classes moyennes supérieures pour imposer leur vision au reste de la société. »
Il cite les grandes marches pro-Remain après le Brexit :
« Des centaines de milliers de personnes manifestaient pour annuler le plus grand vote démocratique de l’histoire britannique. C’est une inversion complète du sens de la protestation. »
À l’inverse, les mobilisations populaires contre le terrorisme islamiste, comme celles du Football Lads Alliance, ont été immédiatement disqualifiées :
« On les a traitées d’extrême droite, de racistes. Alors que c’étaient juste des gens ordinaires disant : “On n’accepte plus ça.” »
Quand manifester devient antidémocratique
O’Neill se montre particulièrement critique envers les actions de groupes radicaux :
« Des groupes comme Palestine Action méprisent profondément les citoyens ordinaires. Ils pensent que le peuple est trop stupide pour comprendre, alors ils vandaliseront, intimideront, saboteront. Ce n’est pas de la protestation, c’est de l’hostilité envers la démocratie. »
« Protester pour élargir les libertés est une chose. Protester pour faire taire, intimider ou détruire en est une autre. »
Peut-on encore parler alors? L’Europe est-elle une dictature?
Brendan O’Neill refuse toutefois la rhétorique de l’effondrement total :
« Dire que la Grande-Bretagne est finie, qu’elle est devenue une dictature, c’est faux et contre-productif. Cela rend toute discussion inutile. »
Il reconnaît une dérive autoritaire, mais appelle à la lucidité :
« Les choses peuvent être réparées. Et pour cela, il faut refuser le désespoir autant que le déni. »
Une “revanche du bon sens” ?
O’Neill se montre étonnamment optimiste sur le plan générationnel :
« Ce que nous vivons, ce n’est pas qu’un “vibe shift”. C’est une revanche du bon sens. Les idées ordinaires des gens ordinaires reviennent, face aux idéologies absurdes des élites. »
Il observe un rejet croissant du militantisme woke chez les plus jeunes :
« Beaucoup de jeunes lèvent les yeux au ciel face à ces discours. Ils sont sceptiques. Ils cherchent autre chose. »
Et rappelle ce qui unit toutes les générations :
« La liberté de penser, de parler, de débattre. C’est l’intérêt commun le plus fondamental. »


