La salle est pleine. Sur scène, le constat est brutal. Alors que certains rêvent de vivre jusqu’en 2040 sans maladie ni vieillissement, les responsables de la santé mondiale ramènent la discussion sur terre : nous ne sommes même pas sûrs d’être prêts pour la prochaine pandémie.
Le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé, le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, ne cherche pas à rassurer artificiellement :
« La prochaine pandémie n’est pas une question de si, mais de quand. »
Son diagnostic est nuancé : oui, des progrès ont été faits depuis le Covid-19 ; non, ils ne sont pas suffisants.
Depuis 2020, un Fonds pandémique a été créé avec la Banque mondiale, des investissements ont été engagés dans 75 pays, un centre d’intelligence épidémique a vu le jour à Berlin pour exploiter l’IA, un programme de transfert de technologies vaccinales a été lancé en Afrique du Sud, un BioHub a été établi en Suisse pour faciliter le partage d’échantillons biologiques. Un accord international sur les pandémies a même été adopté.
Mais le cœur du problème reste entier : la transparence.
À propos de l’origine du Covid-19, Tedros est catégorique :
« Toutes les hypothèses restent sur la table. Nous ne savons pas. »
Et plus loin :
« La Chine refuse toujours de fournir les informations que l’OMS demande. Nous ne pouvons pas conclure sans ces données. »
Il insiste sur l’enjeu moral :
« Même un décès serait un décès de trop. Avec 20 millions de morts estimés en excès de mortalité, il est moralement indispensable de savoir ce qui s’est passé. »
Pour lui, comprendre l’origine du virus n’est pas une obsession politique, mais une condition de prévention. Sans vérité, pas de sécurité.
Sommes-nous mieux préparés qu’en 2020 ?
À la question de savoir si le monde réagirait mieux aujourd’hui face à un scénario similaire à celui de 2019 — émergence opaque d’un virus dans une grande puissance, tensions géopolitiques, rétention d’informations — la réponse surprend.
Le Dr Karl Lauterbach, ancien ministre allemand de la Santé, tranche :
« Sur le plan technique, nous sommes mieux préparés. Mais globalement, nous sommes moins bien préparés qu’en 2020. »
Pourquoi ? Parce que la pandémie est devenue politique.
« Le débat s’est déplacé du terrain technique vers le terrain politique. La question n’est plus seulement comment gérer une pandémie, mais même si elle existe. »
Il évoque l’érosion de la confiance, la montée des réseaux sociaux comme source principale d’information pour une part croissante de la population, et la polarisation croissante des sociétés.
Les contrats de préparation vaccinale existent. Les outils techniques se sont améliorés. Mais la cohésion sociale, elle, s’est fragilisée.
Et c’est peut-être le facteur le plus décisif.
« Nous sommes aussi forts que le maillon le plus faible »
Le professeur Lothar Wieler, ancien président de l’institut de santé publique allemand, insiste sur une dimension souvent oubliée : l’interface entre humains et animaux.
Commerce illégal d’animaux, consommation de viande de brousse, élevage intensif, conditions sanitaires précaires : les zoonoses naissent dans ces zones grises.
« Il y a des questions très pragmatiques, très basiques à résoudre. Nous avons besoin d’eau potable. Nous devons maintenir une séparation aussi claire que possible entre le monde animal et le monde humain. »
Il souligne aussi une faiblesse structurelle des règlements sanitaires internationaux : ils ne sont pas réellement contraignants.
« C’est un cadre juridique formidable, mais il n’est pas punitif. S’il n’y a pas d’application, il reste sans dents. »
Le mot revient souvent : coopération. Sans solidarité internationale, aucun dispositif technique ne suffira.
L’OMS : indispensable… et structurellement fragile
Un point frappe l’audience : le budget annuel de l’OMS équivaut à celui d’un hôpital universitaire américain de taille moyenne. Environ 2 milliards de dollars soit, comme le rappelle Tedros, « le prix d’un seul bombardier B-2 ».
Et surtout, seulement 14 % de ce budget est réellement flexible.
« Quand l’OMS a été créée, plus de 90 % des financements étaient flexibles. Aujourd’hui, c’est l’inverse. »
Autrement dit : une organisation chargée de coordonner la santé mondiale fonctionne avec des fonds majoritairement fléchés par les États, limitant sa marge d’action.
Tedros assume une position délicate : « Si nous décevons la Chine et les États-Unis en même temps, c’est peut-être que nous faisons quelque chose de juste. »
Et il ajoute, presque philosophiquement : « Si vous compromettez vos valeurs, c’est une question de temps avant que vous ne vendiez votre mère. La science est notre valeur. »
Et si la vraie pandémie s’appelait… vieillissement ?
Après une heure consacrée aux pandémies infectieuses, le débat bascule. Et si la plus grande pandémie de toutes n’était pas virale, mais biologique et universelle ?
Le biologiste Aubrey de Grey propose un changement radical de perspective : « Il n’y a qu’une seule condition que tout le monde partage : le vieillissement. »
Vingt millions de morts du Covid en excès de mortalité. Vingt millions de morts liées au vieillissement… tous les six mois.
Pour lui, le vieillissement est une accumulation de dommages biologiques. Et ces dommages pourraient être réparés.
« Inverser le vieillissement pourrait être plus facile que de le ralentir. »
Son appel est clair : traiter le vieillissement comme une urgence mondiale, avec la même mobilisation que pour le Covid-19.
Mais sans tomber dans la science-fiction. Il insiste sur la nécessité de rester « à l’extrémité optimiste du spectre réaliste ».
Une autre pandémie : les maladies chroniques
Le Dr Dean Ornish rappelle une réalité plus immédiate encore : la pandémie actuelle est celle des maladies chroniques.
Plus de morts aujourd’hui sont causées par les maladies cardiovasculaires, le diabète de type 2 et les pathologies liées au mode de vie que par le sida, la tuberculose, le paludisme et le Covid réunis.
Son approche est radicalement différente : pas de biotechnologie futuriste, mais une transformation du quotidien.
Alimentation végétale complète, activité physique, gestion du stress, soutien social.
« Move more, stress less, and love more. »
Bouger davantage, stresser moins, aimer davantage.
Transparence, science et responsabilité collective
a technique progresse plus vite que la politique.
Les vaccins ont été développés en un temps record. Les plateformes de surveillance existent. Les modèles épidémiologiques sont plus puissants que jamais.
Mais sans transparence, sans coopération, sans confiance, ces outils restent vulnérables.
Sommes-nous capables de dépasser la polarisation pour répondre à une menace globale ?
Sommes-nous prêts à traiter le vieillissement, les maladies chroniques et les pandémies comme les différentes facettes d’un même problème systémique ?
La conclusion implicite de cette discussion est presque inconfortable : les solutions existent, mais elles exigent quelque chose de plus rare que l’innovation technologique.
Elles exigent maturité politique, solidarité internationale et discipline collective.
Et cela, à ce stade, reste la variable la plus incertaine.


