Dans certaines régions du Sahel, il suffit d’une rumeur. Une veine d’or découverte dans une colline, un mineur qui remonte quelques grammes dans une bassine, et en quelques semaines surgissent des campements improvisés de plusieurs milliers de personnes.
Plus de deux millions de personnes vivent aujourd’hui directement de l’orpaillage artisanal au Mali, tandis que des millions d’autres en dépendent indirectement pour leur subsistance.
Pour les habitants des régions rurales frappées par la sécheresse, l’insécurité ou l’effondrement des économies agricoles, l’or apparaît comme une chance inespérée. Mais cette ruée vers l’or, qui traverse le Mali, le Burkina Faso et le Niger, est devenue l’un des moteurs les plus puissants et les moins visibles des conflits actuels.
Depuis le milieu des années 2010, les groupes armés ont progressivement compris qu’ils pouvaient transformer ces mines improvisées en source de financement bien plus stable que les enlèvements ou le trafic de drogue.
La découverte d’un nouvel « Eldorado sahélien »
La transformation commence réellement en 2012. Cette année-là, des prospecteurs découvrent une série de gisements aurifères qui forment ce que certains géologues décrivent comme un corridor minier s’étendant du Soudan jusqu’à la Mauritanie.
L’explosion du prix mondial de l’or accélère la dynamique. Des dizaines de nouveaux sites apparaissent dans les zones désertiques ou semi-désertiques, souvent loin de toute administration.
Pour l’historienne de l’Afrique Régine Chevrillon-Guibert, spécialiste des ruées minières sahéliennes, ces phénomènes suivent une logique presque classique : « Les ruées vers l’or surgissent dans des espaces périphériques où l’État est absent ou hésitant. »
Dans ces régions isolées, les autorités nationales n’ont ni les moyens militaires ni les infrastructures administratives nécessaires pour contrôler les milliers de mineurs qui arrivent soudainement.
Un vide politique se crée et quelqu’un finit toujours par le combler.
Quand les groupes armés deviennent percepteurs d’impôts
Dans plusieurs zones du Burkina Faso et du Mali, les groupes djihadistes n’exploitent pas directement les mines. Leur stratégie est plus simple : contrôler le territoire et prélever des taxes.
Les mineurs doivent payer pour accéder au site, pour vendre leur or ou pour transporter les équipements.
Des études récentes sur les économies illicites du Sahel dévoilent que les activités minières artisanales se sont progressivement intégrées à des réseaux mêlant criminalité organisée, contrebande et financement d’insurrections armées.
Les chercheurs qui ont étudié les sites miniers du Burkina Faso constatent que la présence de groupes armés modifie profondément la gouvernance locale : sécurité privatisée, justice informelle et taxation parallèle deviennent la norme.
Dans certains cas, ces groupes imposent même leurs propres règles sociales ou religieuses aux mineurs.
Une économie vitale pour les populations locales
Le paradoxe est que ces mines sont également l’un des rares moteurs économiques des régions sahéliennes.
L’exploitation artisanale de l’or fait vivre des millions de personnes en Afrique de l’Ouest et représente une part importante de la production de métaux précieux de la région.
Dans certains villages, les revenus tirés de l’or ont permis de financer des écoles, des routes improvisées ou des commerces. Les marchés autour des sites miniers deviennent souvent des centres économiques inattendus dans des zones auparavant marginalisées.
Cette ambivalence complique considérablement les politiques publiques. Fermer les mines signifierait priver des populations entières de revenus ; les laisser fonctionner revient parfois à financer indirectement des groupes armés.
Le retour du « nationalisme minier »
Les gouvernements sahéliens tentent désormais de reprendre le contrôle de leurs ressources.
Les régimes militaires du Mali, du Burkina Faso et du Niger multiplient les réformes pour renationaliser ou encadrer l’exploitation aurifère, espérant capter une plus grande part des revenus.
Mais ces politiques sont motivées par une urgence budgétaire autant que par un projet économique. Comme l’explique le journaliste et essayiste Joël Té-Léssia Assoko :« Les juntes sahéliennes ont besoin de cash à très court terme. »
Dans des États fragilisés par la guerre et les sanctions internationales, l’or représente l’une des rares ressources monétaires immédiates.
Une guerre silencieuse pour un métal mondial
Le paradoxe final est que cet or, extrait à la main dans les déserts du Sahel, finit souvent par rejoindre le marché mondial via des circuits de contrebande.
Une fois fondu et exporté, il devient pratiquement impossible d’en retracer l’origine.
Autrement dit, une partie de l’or qui circule aujourd’hui dans l’économie mondiale; lingots d’investissement, bijoux, réserves financières, provient potentiellement de ces mines informelles situées au cœur d’une des zones de conflit les plus instables du monde.


