La fraude sociale ne recule pas, mais elle ne s’emballe pas non plus. En 2025, son montant est estimé à 14 milliards d’euros, d’après une note du Haut Conseil du financement de la protection sociale (HCFiPS) publiée le 13 janvier. Un chiffre en hausse d’un milliard par rapport à 2024, principalement en raison de l’inflation et d’un élargissement des méthodes de calcul, plutôt que d’une explosion des comportements frauduleux.
« Les taux de fraude sont stables », insiste Dominique Libault, président du HCFiPS. L’estimation repose sur un potentiel théorique, c’est-à-dire une évaluation maximale des montants qui échapperaient aux finances sociales, et non sur les seules fraudes effectivement détectées.
Le travail dissimulé, cette pièce qui complète le puzzle de la fraude sociale
Plus de la moitié de la fraude sociale, c’est-à-dire 52 %, est liée au travail dissimulé, qu’il soit totalement ou partiellement caché. Les secteurs les plus concernés restent inchangés : bâtiment, hôtellerie-restauration et transports, où la précarité de l’emploi, la sous-traitance et les horaires éclatés facilitent les dérives.
Certaines pratiques, comme la sous-déclaration du nombre d’heures travaillées, restent toutefois mal mesurées, car difficiles à identifier sans contrôles lourds. Cette fraude « grise », ni totalement invisible ni clairement quantifiable, échappe encore largement aux radars de l’administration.
Mais pourquoi les Français acceptent-ils de faire du travail dissimulé? Carolina*, aide ménagère et nounou, explique qu’il s’agit d’une manière d’échapper à des taxes jugées abusives ainsi qu’à la précarité financière :
« Je devais partir à la retraite mais je me sentais encore énergique et ma retraite est tellement maigre que je me suis dit que si je travaillais au noir, je pourrais me permettre de garder ma pension et d’arrondir mes fins de mois. Pour moi, le gouvernement français taxe beaucoup trop d’argent que nous n’avons même pas. »
Les professionnels de santé et assurés sociaux sont aussi concernés par la fraude sociale
La fraude ne se limite pas au monde du travail. 12 % du montant total est imputé aux professionnels de santé (actes fictifs, surfacturations), tandis que 36 % proviennent des assurés sociaux eux-mêmes, via des déclarations erronées ou abusives.
C’est aussi une manière pour eux de se rebeller contre des conditions de travail difficiles et de se faire de l’argent simplement.
On note alors que la fraude sociale est souvent systémique et lié à un sentiment d’injustice.
Les micro-entrepreneurs participent parfois sciemment à cette fraude sociale, mais parfois par négligence
Le chiffre de 14 milliards n’inclut pas certaines formes de fraude, comme celles liées aux micro-entrepreneurs, faute de pouvoir distinguer clairement l’erreur de la dissimulation volontaire. Le HCFiPS estime néanmoins à 1,6 milliard d’euros le manque à gagner pour la Sécurité sociale dans ce secteur.
Entre 34 % et 39 % des micro-entrepreneurs présenteraient une anomalie dans leurs déclarations. Le constat est encore plus frappant chez les travailleurs des plateformes : 71 % déclarent un chiffre d’affaires inférieur aux montants transmis par les plateformes, une proportion qui grimpe à 90 % chez les livreurs et chauffeurs VTC.
Ces écarts s’expliquent aussi par une faible maîtrise administrative. Beaucoup de ces travailleurs ont peu de formation sur les obligations déclaratives. La mise en place du prélèvement à la source dès 2026, puis sa généralisation en 2027, pourrait réduire significativement ces sous-déclarations.
Si de nombreuses micro-entreprises essaient de déléguer leur comptabilité à des experts, ces derniers ne sont pas toujours assez réactifs pour assurer une conformité parfaite.
La détection de la fraude sociale est en progrès, mais le recouvrement reste toujours limité
Sur le plan des contrôles, les résultats sont encourageants. En 2024, 2 milliards d’euros de fraudes ont été détectées, et 500 millions d’euros de pertes ont été évitées, grâce à de nouveaux outils numériques et à des moyens renforcés.
Mais le recouvrement reste le maillon faible. Seuls 680 millions d’euros ont effectivement été récupérés, parce que les entreprises impliquées dans le travail dissimulé peuvent organiser leur insolvabilité, voire disparaître avant toute sanction financière.
Derrière les chiffres, une réalité plus inconfortable apparaît. Une partie de la fraude sociale est aussi le symptôme d’un système perçu comme écrasant, en particulier par les classes moyennes et les travailleurs indépendants. Ceux qui assument des pratiques relevant de la fraude parlent de cotisations élevées, de complexité administrative, de sentiment de déclassement et de pouvoir d’achat sous tension qui contribuent à banaliser certaines pratiques, parfois vécues comme des « ajustements » plutôt que comme des délits.
Comme le souligne le HCFiPS, même une lutte plus efficace contre la fraude ne suffira pas à redresser les comptes sociaux à elle seule. Les montants récupérables restent marginaux au regard des besoins de financement du système.


