Lorsque l’État étouffe toute forme de dissidence, la voix des femmes devient d’autant plus audible. Elle résonne différemment, avec fermeté, constance et humanité. Depuis le début de la guerre en Ukraine, le 24 février 2022, des dizaines de Russes ont refusé de se taire : certaines en direct à la télévision d’État, d’autres à travers le cinéma documentaire, des projets de défense des droits humains, des prises de position publiques ou des actes de désobéissance civile.
Nombre d’entre elles ont été contraintes à l’exil mais non au silence.
Cet article est consacré aux trois de ces femmes. Chacune suit sa propre voie, parle
avec sa propre intonation, choisit sa propre forme de résistance. Mais toutes partagent
la même détermination : celle de ne pas participer à la violence, même par leur
silence.
Margarita Rybina : « Le féminisme est l’une des armes les plus efficaces contre la guerre »
Margarita Rybina est réalisatrice de documentaires à portée anthropologique. Son film « Et Dieu… créa la femme en résistance » est un véritable manifeste du désaccord féminin face au régime et à la guerre.
« Je considère ce film comme un document de son temps. Il est important pour moi que, dans les souvenirs de cette époque tragique et complexe, restent les voix des femmes », confie Margarita.
Avec le début de la guerre à grande échelle, elle a ressenti que le silence était devenu impossible. En tant que féministe, elle est convaincue que la résistance commence par la reconnaissance de l’injustice, et que le féminisme est une forme active d’opposition au totalitarisme.
« Pour moi, toute prise de parole féministe est déjà une forme d’opposition au régime de Poutine, inhumain et criminel. C’est un pas vers un ordre mondial plus juste », souligne-t-elle.
Dans son film, les protagonistes sont des femmes de professions, de convictions et de tempéraments différents. Ce qui les unit, c’est une position anti-guerre et anti-régime. Rybina ne cherchait pas l’uniformité des opinions, au contraire, elle tenait à montrer la polyphonie de la résistance. À travers le prisme du féminisme, à travers un regard féminin sur la guerre, la peur, le choix.
« Il me semble que j’ai réussi à montrer plusieurs points de vue. Mais la note commune, ce sont le féminisme, la position anti-guerre, la position anti-régime. C’était essentiel », conclut-elle.
Que signifie pour vous la résistance aujourd’hui, en tant que femme russe ?
« Pour une femme russe, résister au régime de Poutine et à la guerre, c’est au moins essayer de défendre ses droits, refuser qu’on lui fasse du mal, ne pas tolérer la violence contre soi, ne pas accepter le manque de respect ni la discrimination. C’est affirmer que cette position est légitime, que ce type de monde est possible, que la société devrait fonctionner ainsi et pas autrement. Ne pas faire de compromis avec l’agresseur, pour ainsi dire.
De plus,ce qui se passe actuellement en Russie va empirer,car la violence au niveau de l’État y est déjà bien plus grave. »
Comment percevez-vous aujourd’hui la notion de justice, dans un contexte global ?
« Je dirais que le régime de Poutine repose sur un mépris total de l’être humain et de sa vie — une négation absolue des droits et des libertés fondamentales. Dans les régimes totalitaires, cette réalité est très visible, mise en lumière, presque assumée au niveau étatique. Mais cela ne veut pas dire que cette violence systémique n’existe pas ailleurs. Elle est présente partout, simplement sous des formes plus atténuées.
Nous vivons dans une société patriarcale, capitaliste, qui est par nature assez toxique et qui fonctionne comme telle. Il ne s’agit pas seulement du non-respect des droits des femmes : les personnes homosexuelles, les personnes transgenres, les immigrés en particulier ceux qui n’ont pas la peau blanche, même en Europe sont également concernés. Et si vous pensez que tout cela appartient au passé, non pas du tout. Rien n’a fondamentalement changé.
Tant qu’il n’y aura pas de réels changements sociaux et politiques, aucune société véritablement juste ne pourra exister. Aujourd’hui, nous ne vivons nulle part dans une société équitable. Certaines nations, comme la Finlande, s’en sortent mieux sur certains points. La Russie, c’est catastrophique. La France se veut démocratique, mais elle connaît elle aussi des problèmes persistants. Les écarts de salaires entre hommes et femmes, par exemple, sont toujours là. Certaines formes de discrimination, même dans la vie quotidienne, n’ont pas disparu.
Mais au-delà des réformes structurelles nécessaires, il y a un aspect fondamental : l’éducation des générations futures. Il faut élever les enfants avec des valeurs profondément ancrées dans l’ADN , tel que le respect et l’égalité. On ne peut pas insulter une femme et considérer que les femmes valent moins que les hommes, sous prétexte que c’est historique ou « naturel ». Ce n’est pas vrai.
Et cette responsabilité n’incombe pas uniquement aux femmes. Les hommes doivent eux aussi investir du temps et de l’énergie dans l’éducation des enfants. En Russie, par exemple, l’institution de la paternité est quasiment inexistante. C’est une sorte de mythe. Le père est souvent effacé de la structure familiale, même au niveau officiel. Il est temps que les pères prennent aussi leur rôle au sérieux. C’est seulement ainsi que l’on pourra avancer vers plus d’égalité et de respect mutuel dans la société. »
Quel rôle, selon vous, les femmes jouent-elles dans la prévention des guerres et la construction de la paix ? Et que pensez-vous lorsque davantage de femmes occupent une place sur la scène politique?
« Tout d’abord, cela arrivera quand on cessera enfin de dire aux femmes que leur place est dans la cuisine, qu’elles sont les gardiennes du foyer, et que la politique n’est pas faite pour elles. Si déjà on arrêtait de tenir ce genre de discours, ce serait un progrès.Quand on cessera aussi de réduire les femmes à des objets sexuels, y compris dans les parlements, où il est encore fréquent qu’on préfère les dévisager plutôt que de les écouter, parfois même en allant jusqu’à des comportements déplacés, sans qu’aucune responsabilité ne soit réellement engagée. Ces hommes continuent ensuite, impunément, à décider du sort de toute une population.
C’est la première chose. Pour ma part, je considère que toutes les femmes sont héroïques.Mais le problème, c’est qu’en temps de guerre, on n’écoute presque jamais les femmes. Pourtant, si l’on prend l’exemple de la résistance actuelle en Iran, ce sont justement les femmes qui sont en première ligne. Ce sont elles qui retirent leur voile, qui sortent dans la rue en sous-vêtements pour protester avec un immense courage.
Vous imaginez le courage qu’il faut avoir ? Ce qui attend ces femmes ? Je pense sincèrement que la résistance, qu’elle soit anti-guerre ou anti-régime, a un visage féminin. C’est une conviction profonde. Le problème, c’est qu’au niveau politique, on n’écoute pas vraiment les femmes aujourd’hui. Même lorsqu’on parle de paix, par exemple, pour mettre fin à la guerre en Ukraine, on évoque d’abord un cessez-le-feu, des négociations sur les territoires. Alors qu’on devrait, avant tout, parler des personnes.De la vie humaine. Parce que ce qu’il y a de plus précieux sur cette planète, c’est la vie humaine.
Et là, je vais peut-être paraître sexiste, mais je suis convaincue que les hommes ont plus de mal à comprendre la valeur de la vie. Parce qu’ils ne l’ont jamais donnée. Aucun homme n’a vécu un accouchement, aucun homme n’a mis un enfant au monde. C’est peut-être pour ça qu’ils peuvent traiter la vie de manière aussi désinvolte, aussi irresponsable. Mais comment peut-on seulement concevoir l’idée de tuer quelqu’un ? Comment peut-on en arriver là ? Comment une telle pensée peut-elle naître dans l’esprit humain à notre stade d’évolution ? C’est tellement contre nature que je ne comprends même pas comment les guerres peuvent encore exister.
Et quand on me dit : « Oui, mais tu comprends, il y a les territoires… ». Quels territoires, bon sang ?! Qu’est-ce qui peut être plus important qu’une vie humaine ? C’est de ça qu’il faut parler. C’est à ça qu’il faut être attentif.
Et d’ailleurs, je vous le dis franchement : je ne sais pas quand cela arrivera, mais si l’on veut un monde meilleur, un monde plus juste, alors il faut avancer vers ce que j’appelle une démocratie féministe. »
Margarita finit notre échange ainsi : « Souvenez-vous que vous êtes magnifiques, puissantes, que rien ne vous est impossible. Vous méritez le respect et l’admiration. Soyez actives, engagées. Ne laissez personne choisir à votre place une vie qui ne vous convient pas, une vie qu’on vous impose. Choisissez celle que vous aimez, faites ce en quoi vous croyez de vos propres mains. Ne livrez pas votre vie à un régime, à un homme ou à la société. Créez-la vous-même. Et c’est ainsi que la société changera, dans le bon sens.»
Nadejda Koutepova : « Si ce n’est pas moi, alors qui ? »
Nadejda Koutepova avocate et défenseure des droits humains russes, ainsi qu’une réfugiée politique, dont la vie et l’engagement sont liés à la lutte pour les droits des personnes touchées par l’industrie nucléaire.
Née dans la ville fermée d’Oziorsk, elle a parcouru un chemin qui l’a menée du statut d’habitante locale à celui de militante des droits humains sur la scène internationale. Après avoir été accusée d’espionnage et après que son organisation a été qualifiée « d’agent de l’étranger » en 2015, elle a été contrainte de quitter la Russie et vit aujourd’hui en France, où elle continue de chercher de nouvelles façons d’aider les autres.
Pourquoi avez-vous choisi de vous engager dans la défense des droits humains ?
« Tout a commencé par une expérience personnelle d’injustice. J’ai vu que, dans ma ville natale, les gens vivaient dans des conditions confortables, alors que dans les régions voisines, ils pataugeaient dans les déchets radioactifs de la rivière Techa, allaient aux toilettes dehors et étudiaient dans des écoles non chauffées. C’était un choc. J’ai compris que ma vie reposait sur le malheur des autres – et que ce n’était pas seulement des cas isolés, mais un problème systémique. »
Au départ, Nadejda défendait ses proches et elle-même, mais elle a rapidement saisi l’ampleur du désastre : les gens venaient lui demander de l’aide, et elle ne pouvait plus rester à l’écart.
Avocate de formation, elle a fondé l’organisation de défense des droits humains Planeta Nadejd (« Planète des Espoirs »), qui protégeait les victimes de l’industrie nucléaire et portait des affaires jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme.
Après avoir été contrainte de quitter le pays et avoir obtenu le statut de réfugiée politique en France, elle a ensuite achevé un cursus à l’École de Droit de la Sorbonne.
« En 2015, un reportage télévisé a été diffusé, me diffamant et m’accusant d’espionnage. Peu après, mon organisation a été déclarée agent de l’étranger. Cela a rendu mon travail trop dangereux – j’ai dû partir. »
Aujourd’hui, Nadejda milite activement pour la défense de la nationalité ukrainienne.
« Même lors de l’annexion de la Crimée, je n’étais pas d’accord. Pour beaucoup, c’était un cas isolé… Nous avons toujours tendance à penser : peut-être qu’il vaut mieux céder. Quand quelqu’un de fort, de très arrogant – généralement un État – commence à agir contre toi, on se dit qu’il vaut mieux reculer. C’est exactement ce qui s’est passé avec la guerre en Ukraine : la communauté internationale a cédé la Crimée, et ensuite, comme on dit, l’appétit vient en mangeant. Et donc, je me suis sentie impliquée dans tout ça. »
Continuez-vous votre activité de défense des droits humains ?
« En 2019, après un stage au tribunal de commerce, j’ai pris une pause, parce que passer 18 examens en un an, c’est énorme. Ensuite, il y a eu le Covid. Pendant deux ans, j’ai essayé de comprendre quel type de juriste je voulais devenir et si je voulais vraiment être avocate. Comme j’avais déjà un diplôme en droit, il ne me restait qu’à passer l’examen du barreau en tant que juriste étrangère – ce qui n’est pas très difficile.
Progressivement, au cours de ces deux années de quasi-confinement, j’ai cherché du travail, j’ai étudié différentes décisions de justice, j’ai observé, sans forcément me lancer dans une recherche active. Et, de manière inattendue, c’est pendant l’immigration et pendant le Covid que j’ai découvert que beaucoup de personnes engagées dans des procédures judiciaires posaient énormément de questions et se plaignaient de leurs avocats. Là, j’ai compris que mes connaissances étaient encore utiles.
Pour défendre quelqu’un, il faut que je ressente une injustice. C’est la première condition. Et la deuxième, c’est que cela me concerne personnellement.
En exil, la résistance ne vient pas tout de suite, parce qu’au début, on est absorbé par les questions pratiques du quotidien. Même si on se retrouve dans une situation qui peut sembler injuste en tant que nouvel arrivant, pour moi, par principe, ce n’est pas une injustice. Parce que l’État dans lequel arrivent les immigrés, qu’ils fuient ou non, ne leur doit rien. C’est ma conviction profonde.
Les Français, eux, pensent différemment. Ils insistent sur le fait que nous avons plein de droits, et ainsi de suite. Je leur dis toujours : je suis très reconnaissante, mais c’est votre choix en tant que pays d’accueil. Pour moi, vous ne me devez rien. Tout ce que vous faites, c’est par pure bonne volonté.
Ainsi, quand je faisais face à des décisions des autorités me concernant en tant que demandeuse d’asile ou réfugiée, je les percevais comme une évolution normale des choses. Mon postulat est clair : ce pays ne me doit rien. Et si quelque chose m’est accordé, c’est uniquement par bienveillance.
C’est ainsi qu’avec le temps, j’ai compris que mon sentiment de justice est lié à un sentiment de légitimité. Ai-je le droit de défendre quelque chose au nom de quelqu’un ? Suis-je vraiment concernée ? Si je me réponds « non », alors cela ne me touche pas vraiment. Je veux juste dire que je suis très heureuse d’avoir une formation en droit. »
Qu’est-ce qui vous donne la force d’avancer ?
« Je dois vous dire que je n’ai absolument aucune confiance en moi. Même si aux yeux des autres, il semble que j’en ai. Ce qui me donne de la force, c’est le désespoir. Chaque personne a un certain seuil de tolérance, et ce seuil dépend de beaucoup de choses. D’après mes observations, il est avant tout lié à l’atmosphère et aux personnes auprès desquelles on a grandi : la famille ou le groupe qui nous a élevés. Aux mots qu’on nous a adressés quand on jouait dans un bac à sable : “il faut rendre les coups” ou bien “tais-toi et cache-toi”.
Ma mère, à cet égard, a beaucoup influencé ma perception. Elle était médecin et se battait constamment avec sa hiérarchie. J’entendais sans cesse des phrases comme: “ils n’ont pas le droit”, “il faut se défendre”, “ils n’obtiendront rien”. Elle m’a aussi appris à bien choisir mes mots, et à croire aux mots. C’est pour cela que je fais toujours ce que je considère nécessaire dans une situation donnée. »
Comment votre vie a-t-elle changé dans ce nouveau pays ?
« L’immigration m’a bouleversé. Quand je suis arrivée en France avec mes trois enfants, je ne parlais pas français. Et puis… tout devient inutile. Tout ce que vous avez acquis, votre réputation, vos connaissances, vos compétences, s’efface dès que vous franchissez la frontière d’un autre pays. Vous devenez comme un objet dans un magasin d’antiquités. C’est une nouvelle naissance : il faut tout reconstruire, sans savoir quoi exactement. C’est cela, la plus grande difficulté.
Aujourd’hui, je dis toujours aux nouveaux arrivants qu’il faut trouver, dans un autre pays et une autre culture, des points d’ancrage qui vous permettront d’y pousser vos racines. Ce n’est pas juste apprendre la langue, goûter la cuisine locale ou assister à des événements culturels. Il faut découvrir ce qui vous plaît vraiment.
Moi, ce qui me plaisait, c’était la langue française et le droit français. Je ne pratique même pas encore, mais j’adore lire des décisions de justice : pour moi, c’est comme manger des pâtisseries. Et puis, il y a la beauté.
Nous sommes à Paris : tout est beau. Il y a plein de femmes élégantes, et chacune s’habille comme elle le souhaite. Après le Covid, quand j’ai décidé que je ne deviendrais pas avocate en France, la question s’est posée : comment vais-je gagner ma vie ? J’ai alors décidé de tenter à nouveau une carrière de mannequin.
En Russie, je vivais de manière très pratique, mais ici j’ai commencé à remarquer la beauté dans des choses simples – les feuilles, les formes. La beauté, sous toutes ses formes, fait partie de ma nature.
J’ai même commencé à collectionner les chapeaux. Cela a commencé par hasard, pour constituer un portfolio, puis je me suis mise à acheter des livres sur les chapeaux. Et j’ai compris : “je suis une collectionneuse de chapeaux.” Aujourd’hui, je les rassemble consciemment. Pour moi, c’est un héritage transmis par les femmes d’une époque passée, que je veux offrir aux femmes de la prochaine époque.
Car le chapeau était autrefois un symbole de soumission, puis de richesse, et enfin, il a été abandonné par les femmes en signe de lutte pour leurs droits. Moi, je veux redonner au chapeau une nouvelle signification : porter un beau chapeau et se battre pour ses droits en même temps. »
Que voudriez-vous dire aux femmes ?
« Le problème, c’est qu’en Russie, il existe une très grande difficulté : le manque d’hommes en nombre suffisant. Malheureusement. Et actuellement, en tant qu’écrivaine, j’aborde aussi ce sujet. C’est un thème extrêmement complexe et douloureux.
D’après mes observations, la solidarité féminine s’arrête souvent là où commence la compétition pour un homme. Est-ce biologique – lié simplement à la reproduction – ou bien est-ce social ? Car, dans mon pays, les femmes se retrouvaient souvent dans une situation où les hommes étaient très peu nombreux, et elles étaient contraintes de rivaliser pour assurer une descendance.
Il faut d’abord en prendre conscience : nous ne croyons pas en nous-mêmes et nous n’accédons pas au pouvoir. Même moi, je ne suis pas allée au pouvoir. Je suis restée défenseure des droits humains, alors que des propositions m’avaient été faites. Je ne l’ai pas fait pour des raisons personnelles.
Mais en voyant ces statistiques tristes – le fait que nos femmes ne croient pas en les autres femmes – je voudrais leur recommander de croire en d’autres femmes et de voter pour d’autres femmes. C’est le conseil pratique que je peux leur donner : croyez en d’autres femmes. Si vous avez le choix entre un homme et une femme, votez pour la femme. »
Olga Prokopieva : « Quand la guerre a commencé, je ne pouvais pas rester à l’écart. »
Olga Prokopieva est défenseure des droits humains et présidente de l’association française Russie-Libertés. Elle a rejoint l’association après sa création en 2012, déjà adulte et revenue en France après un séjour en Russie.
Elle a passé sa jeunesse en France, mais était ensuite retournée à Moscou pendant quelques années. C’est là-bas, durant les dernières années de sa vie en Russie, qu’elle a commencé à ressentir de plus en plus fortement l’atmosphère d’injustice, alors même qu’elle n’était pas directement engagée dans une activité politique ou citoyenne :
« Je vivais à Moscou et, en apparence, je ne faisais pas d’activisme : je ne participais pas aux manifestations, je n’étais en rien liée à la politique. Mais même en tant que simple citoyenne, je sentais à quel point tout changeait rapidement. L’injustice devenait quotidienne. C’était impossible à ignorer. »
Lorsqu’elle est revenue en France, elle a rapidement découvert la communauté de Russie-Libertés. Selon elle, c’est ce collectif qui l’a inspirée à passer à l’action :
« J’ai commencé à suivre leurs activités. C’étaient des personnes formidables, et beaucoup d’entre elles travaillent encore avec nous aujourd’hui. Leur sincérité, leur persévérance, leur lutte pour les droits humains et pour la liberté de la Russie – tout cela m’a profondément influencée. »
Le véritable tournant pour Olga a été l’annexion de la Crimée en 2014. C’est à ce moment-là qu’elle a compris qu’elle ne pouvait plus rester simple spectatrice :
« Quand la Crimée est arrivée, je ne pouvais plus rester à l’écart. Je devais aider l’Ukraine et soutenir le combat de tous les Russes pour une Russie normale et contre l’autoritarisme. Et puis, je suis à moitié d’origine ukrainienne, donc cela m’a touchée doublement. »
Ces événements ont ravivé des souvenirs familiaux : « Derrière le potager de ma grand-mère, il y avait des chars. Je m’en souviens. Quand tu ressens à nouveau l’approche de la guerre, quand tu comprends que l’histoire se répète – c’est effrayant. Je ne pouvais tout simplement pas rester les bras croisés. »
À votre avis, quelle est la différence entre les modes de résistance des femmes et des hommes ?
« Je pense que c’est une question très complexe et, pour être honnête, je n’aime pas du tout généraliser ou faire des distinctions, car il me semble que lorsque nous luttons pour une certaine égalité, nous ne pouvons pas dire qu’une femme est “plus ceci” et qu’un homme est “moins cela”. En réalité, il existe des hommes et des femmes très différents, avec des comportements variés, à la fois positifs et négatifs.
Mais, malheureusement, même dans le monde contemporain, y compris en France, il existe un déséquilibre entre la représentation des femmes et celle des hommes dans certains domaines ou à certains postes. C’est un fait bien connu : les femmes, même en France, occupent moins souvent des postes de haut niveau. En revanche, dans l’activisme, elles sont très nombreuses.
De manière générale, je pense qu’il est important que les voix soient équilibrées, à la fois féminines et masculines. Et dans l’opposition russe, dans le milieu militant russe, le leadership reste encore majoritairement masculin, malgré des figures marquantes comme Yuia Navalnaïa.
À mon avis, il est essentiel que les femmes s’autorisent elles-mêmes à se fixer l’objectif de se développer aussi bien dans la société civile que dans la sphère politique. »
En France, avez-vous été confrontée à de la méfiance ou à une forme de dévalorisation de votre engagement ?
« Oui, absolument. J’ai connu de tels exemples, aussi bien dans le milieu professionnel que dans le milieu politique. C’est une question très complexe.
Tout d’abord, il faut commencer par changer notre propre perception de nous-mêmes. Très souvent, les femmes ont tendance à se diminuer un peu elles-mêmes : elles n’osent pas prendre une position de leader lors d’une réunion, elles n’osent pas exprimer leur opinion de manière claire et forte, ni présenter leurs idées et propositions. Il faut que nous commencions, chacune à notre niveau, à le faire avec plus de confiance, de courage et de détermination.
Il existe aussi chez les hommes des “techniques de déstabilisation”. Par exemple, lorsque vous arrivez à un événement ou à une réunion, on commence à vous faire des remarques ou des compliments du style : “Comme vous êtes ravissante aujourd’hui”, et ce genre de choses. D’un côté, c’est agréable à entendre, mais de l’autre, c’est une manière de vous évaluer immédiatement par votre apparence. Et malheureusement, cela se fait souvent au détriment d’une autre évaluation — celle de votre intelligence. Je considère que ce genre de compliments n’a absolument pas sa place lors d’une rencontre professionnelle.
Un des moments les plus désagréables pour moi a été lorsque j’ai été invitée à une grande table ronde, avec une cinquantaine d’opposants russes et de représentants de divers mouvements civiques. On m’a donné la parole presque toute à la fin, et d’une manière très négligente, en disant quelque chose comme : “Bon, donnons maintenant aux jeunes l’occasion de s’exprimer.”
Ils ont même insisté sur l’âge : “Voilà, les jeunes filles…”. J’avais alors déjà 38 ou 39 ans, même si je parais jeune. Mais ce ton condescendant, cette manière de me qualifier à la fois de “fille” et de “jeune”, excusez-moi, c’est extrêmement dévalorisant. Et si vous n’avez pas une confiance intérieure suffisamment solide, ce genre d’attitude peut vraiment vous blesser et vous freiner dans votre engagement. »
Avez-vous des exemples de solidarité et de soutien entre femmes activistes?
Oui, j’aime beaucoup les projets féminins qui rassemblent. Il y a par exemple le projet Guerrières de la paix. C’est un grand projet qui réunit des femmes du monde entier. Il est principalement axé sur la solidarité entre les femmes israéliennes et palestiniennes, mais pas seulement. Je trouve ce projet magnifique, parce qu’il rassemble des peuples qui semblent complètement irréconciliables, et pourtant, dans ce cadre, elles parviennent à être ensemble. Peut-être que cela a été possible justement parce que ce sont des femmes.
Peut-être… je ne sais pas. Nous, au sein de Russie-Libertés, nous faisons aussi partie de ce projet, et parallèlement nous essayons de construire, et sommes déjà en train de construire, une coalition de femmes : des femmes opposées à la répression, qui aident celles et ceux qui fuient les répressions dans les pays autoritaires et dictatoriaux.
Cette coalition s’est formée par hasard. Il y a simplement des organisations qui mènent un combat et portent des valeurs similaires aux nôtres : des Iraniennes, des Afghanes, des Ouïghoures. Et il se trouve que ces organisations sont dirigées par des femmes. En nous réunissant et en échangeant, nous avons décidé qu’il nous fallait créer une coalition féminine, nous soutenir mutuellement et nous inspirer les unes les autres. »
Olga conclut notre entretien ainsi : « Il y a encore un an, je n’aurais jamais pu imaginer que je prendrais la parole à la télévision, dans des émissions importantes. Que je m’exprimerais lors de conférences internationales, aux côtés de diplomates de différents pays. Que je boirais du thé avec Emmanuel Macron, le président de la France. Je n’aurais jamais pu imaginer tout cela. Tout est possible. L’essentiel est de faire ce que l’on considère comme nécessaire et juste. Et de ne pas avoir peur. Ne pas avoir peur de son chemin. Advienne que pourra. »


