Dans l’histoire du Moyen-Orient, certains États occupent le devant de la scène : l’Iran impérial, l’Irak des révolutions, l’Arabie saoudite des pétrodollars.
D’autres, plus discrets, ont pourtant façonné les équilibres régionaux avec une subtilité remarquable. C’est le cas d’Oman, sultanat longtemps marginalisé dans les récits dominants, mais dont l’histoire révèle une capacité singulière à survivre et parfois à prospérer.
Oman est un empire maritime oublié
On l’ignore souvent : aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, Oman fut une puissance navale redoutée. Sous la dynastie Al-Busaïd, le sultanat chassa les Portugais de ses côtes et étendit son influence le long de l’Afrique orientale. Sa capitale politique se trouvait à Mascate, mais son centre économique battait aussi à Zanzibar, aujourd’hui en Tanzanie.
Au XIXᵉ siècle, le sultan Saïd ben Sultan gouvernait un ensemble maritime reliant la péninsule Arabique aux côtes swahilies. Les échanges d’épices, d’ivoire — et, tragiquement, d’esclaves — faisaient d’Oman un acteur central de l’océan Indien. Lorsque l’empire fut scindé en 1861 entre Mascate et Zanzibar, sous pression britannique, le sultanat entra dans une phase de repli stratégique.
Un peu d’isolement, un peu de conservatisme à Oman…
Au XXᵉ siècle, Oman devint l’un des États les plus fermés du monde arabe. Sous le sultan Saïd ben Taimour, le pays restait presque coupé du monde : peu d’écoles, peu d’infrastructures, une économie traditionnelle dominée par l’agriculture et la pêche.
Cette fermeture contrastait fortement avec les transformations rapides observées ailleurs dans le Golfe après la découverte du pétrole. Alors que le Koweït et les futurs Émirats arabes unis entraient dans l’ère des gratte-ciel, Oman demeurait en marge.
Tout bascula en 1970, lorsqu’un coup de palais porta au pouvoir le jeune sultan Qabous ben Saïd.
Qabous : la modernisation sans rupture
L’arrivée au pouvoir de Qabous marqua une transformation profonde. Routes, hôpitaux, universités, administration moderne : en quelques décennies, Oman passa d’un quasi-médiévalisme à un État structuré. Mais contrairement à d’autres monarchies du Golfe, le sultanat choisit une modernisation prudente, sans ostentation excessive.
Sur le plan diplomatique, Qabous fit d’Oman un médiateur régional. Le pays entretint des relations ouvertes à la fois avec l’Iran post-révolutionnaire et les monarchies sunnites du Conseil de coopération du Golfe. Mascate accueillit discrètement des négociations sensibles, notamment entre Téhéran et Washington avant l’accord sur le nucléaire de 2015.
Cette posture d’équilibriste s’enracine dans une particularité religieuse souvent méconnue : la majorité des Omanais pratiquent l’ibadisme, branche distincte du sunnisme et du chiisme. Cette singularité a nourri une culture politique pragmatique, moins polarisée par les fractures confessionnelles régionales.
L’après-Qabous représente une continuité sous tension
À la mort de Qabous en 2020, son cousin Haitham ben Tariq lui succéda sans heurts, preuve d’une transition institutionnelle maîtrisée. Mais le contexte est désormais plus fragile.
Les réserves pétrolières d’Oman sont modestes comparées à celles de l’Arabie saoudite ou des Émirats arabes unis. Le pays doit diversifier son économie, développer le tourisme durable, la logistique portuaire et les énergies renouvelables.
Le port de Duqm, présenté comme un futur hub stratégique entre l’Asie et l’Afrique, incarne cette ambition. Mais l’endettement public et la pression sur l’emploi des jeunes constituent des défis majeurs.
Une mémoire impériale discrète d’Oman
Contrairement à d’autres États qui revendiquent bruyamment leur passé impérial, Oman cultive une mémoire plus feutrée. Les forts de Nizwa ou de Bahla rappellent une histoire d’autonomie et de résistance. L’héritage swahili demeure visible dans la culture et les patronymes.
Dans un Moyen-Orient souvent raconté à travers le prisme des conflits spectaculaires, Oman offre un contre-récit : celui d’un État périphérique qui a survécu par la prudence, la médiation et la maîtrise du temps long.


