Les démocraties occidentales se retrouvent confrontées à un constat de plus en plus difficile à ignorer : leurs outils traditionnels, les sanctions économiques, la diplomatie et les institutions internationales, montrent leurs limites.
Alors que les échanges commerciaux entre la Russie et la Chine ont plus que doublé depuis le début du conflit ukrainien, contournant en partie les sanctions occidentales, et que plus de 70 pays dans le monde sont aujourd’hui considérés comme autoritaires ou hybrides, selon plusieurs indices internationaux, la question n’est plus seulement de contenir ces puissances, mais de repenser en profondeur la réponse démocratique.
C’est dans ce contexte que le journaliste Bahman Kalbasi a réuni plusieurs intervenants aux profils complémentaires : l’ancien membre du Congrès américain James Bacchus, l’activiste ouïghour Dolkun Isa, le député européen letton Reinis Pozņaks, et le diplomate Thomas Countryman.
Sanctions : un outil politique… mais rarement décisif
L’ancien membre du Congrès américain James Bacchus rappelle d’emblée qu’il n’existe pas de solution simple. Selon lui, toute stratégie efficace doit reposer sur trois principes : une sécurité collective réelle, une coopération internationale solide, et une cohérence morale des démocraties.
Interrogé sur l’efficacité des sanctions, il nuance fortement leur portée : « Les sanctions sont toujours faciles à voter, parce qu’elles constituent une alternative à la guerre. Mais elles ne fonctionnent pas très bien. »
S’appuyant sur des études économiques, il précise :
« Environ un tiers du temps, les sanctions ont un effet modeste. Mais plus les enjeux sont importants, comme un changement de régime, la fin d’une guerre… Moins elles ont de chances de fonctionner. »
Pire encore, elles peuvent avoir des conséquences humanitaires lourdes sur les populations, sans atteindre leurs objectifs politiques.
La Chine au cœur du système autoritaire mondial
Pour Dolkun Isa, représentant de la cause ouïghoure, la clé de lecture est claire : la Chine est aujourd’hui le moteur central de l’autoritarisme global.
« Derrière la Russie, l’Iran et la Corée du Nord, il y a la Chine. Elle utilise sa puissance économique pour étendre son influence. »
Il pointe notamment le projet des « Nouvelles routes de la soie » :
« La Chine présente cette initiative comme bénéfique, mais c’est en réalité un projet d’expansion territoriale et stratégique. »
Selon lui, la répression des Ouïghours est directement liée à cette ambition : « Trois millions d’Ouïghours sont détenus dans des camps. Pourquoi ? Parce que la région est stratégique pour ces routes commerciales. »
Il met également en garde contre une incohérence majeure des sanctions occidentales : « On sanctionne la Russie, mais elle continue de commercer via la Chine. Fermer la porte de devant tout en laissant la porte de derrière ouverte ne sert à rien. »
les limites du modèle européen sont liées à la dépendance
Le député européen letton Reinis Pozņaks insiste sur une réalité que les pays d’Europe de l’Est connaissent bien : les régimes autoritaires anticipent sur des décennies.
« Tout ce qui se passe aujourd’hui a été préparé pendant vingt ans. Ils ont créé des dépendances, notamment énergétiques. »
Il dénonce également les contradictions européennes : « Nous n’achetons plus directement du pétrole russe, mais nous importons davantage depuis l’Inde. Nous savons tous ce que cela signifie. » Pour lui, le problème est aussi sociétal : « Ils exploitent nos divisions internes, radicalisent nos sociétés, et affaiblissent notre capacité à réagir. »
Autocraties : idéologie ou intérêts ?
Thomas Countryman, spécialiste des questions de sécurité internationale, invite à ne pas simplifier le débat en opposant démocratie et autoritarisme de manière purement idéologique :
« Dire que ces pays détestent la démocratie est une erreur. Ils agissent avant tout en fonction de leurs intérêts nationaux et de la survie de leurs régimes. »
Il souligne également un facteur souvent sous-estimé : le rôle de la corruption et du crime organisé.
« Ces États s’appuient largement sur la corruption pour atteindre leurs objectifs. La réponse des démocraties doit être la transparence totale. »
L’ONU : institution indispensable mais profondément imparfaite
La discussion aborde ensuite le rôle des institutions internationales, en particulier l’ONU, dont la crédibilité est remise en question. James Bacchus reconnaît les limites structurelles du système : « Le droit de veto au Conseil de sécurité empêche toute action efficace. Mais sans lui, certains États n’auraient jamais rejoint l’ONU. »
Il dénonce également certaines incohérences flagrantes : « Voir des pays qui violent les droits humains siéger dans des instances censées les défendre est tout simplement hypocrite. »
Dolkun Isa va plus loin en évoquant des pressions directes exercées par la Chine : « Le gouvernement chinois influence les institutions onusiennes, notamment en obtenant des informations sur les participants aux réunions. »
L’enjeu décisif de l’intelligence artificielle
Un autre champ de confrontation émerge clairement : celui de la technologie et de l’intelligence artificielle. Dolkun Isa met en garde contre les outils chinois :
« Les technologies chinoises ne sont pas fiables. Elles filtrent l’information et servent à la surveillance. »
Thomas Countryman souligne que la rivalité dépasse la simple économie : « La Chine offre ses technologies, les États-Unis les vendent. Mais aucun des deux n’est désintéressé. »
Selon lui, le monde pourrait bientôt se diviser en deux blocs technologiques : « Les pays devront choisir entre un modèle sino-autoritaire et un modèle occidental. »
Au-delà des menaces extérieures, plusieurs intervenants s’accordent sur un point crucial : le danger vient aussi de l’intérieur. Reinis Pozņaks résume cette inquiétude : « Ma plus grande peur n’est pas une invasion militaire. C’est que nous perdions la démocratie en Europe. »
Il explique : « Les régimes autoritaires utilisent nos propres libertés, comme la liberté d’expression, contre nous. »
Pouvons-nous repenser la coopération démocratique ?
L’idée d’une alliance des démocraties est évoquée. Mais sa forme reste incertaine. James Bacchus relativise le rôle traditionnel des États-Unis :
« Nous ne sommes que 5 % de la population mondiale. Les 95 % restants doivent aussi avoir leur mot à dire. »
Il conclut sur une nécessité : « Il faut repenser la coopération entre démocraties, sans attendre qu’elle soit dirigée uniquement par Washington. »


