En marchant dans la forêt des Arguts, au cœur du massif du Mourtis, on pourrait croire à une scène paisible. Les feuillages bruissent doucement, l’air semble encore pur. Mais il suffit de lever les yeux vers le pic du Burat, de scruter les cimes qui bordent la vallée, pour voir apparaître des signaux troublants : des taches blanches disséminées dans la mer d’arbres, des silhouettes décharnées de sapins morts, le bois blanchi, les branches nues. Ce ne sont les conséquences directes d’une accumulation de chocs qui fragilise silencieusement les forêts pyrénéennes.
Le réchauffement des dernières décennies a entraîné une multiplication des épisodes de sécheresse, même en altitude. Des arbres qui n’avaient jusqu’ici jamais eu soif doivent maintenant survivre dans un sol sec, avec des températures qui dépassent régulièrement les 30 degrés.
Le scolyte, un petit insecte parasite qui était jadis cantonné à des cycles limités, se reproduit maintenant plus rapidement grâce à la chaleur. Il creuse ses galeries dans les troncs, coupe la circulation de la sève, et condamne les arbres à une mort lente mais certaine.
Les forêts d’altitude ne sont pas préparées à ce genre de stress. Hervé Houin, directeur territorial de l’Office national des forêts (ONF) Midi-Méditerranée, ne cache pas son inquiétude : « D’ici un demi-siècle, les hêtres et sapins qui poussent aujourd’hui à 1350 mètres n’auront plus leur place. Il leur faudra 1800 mètres d’altitude pour survivre. »
D’autres menaces sur nos belles forêts
Depuis leur réintroduction en 1958, les cerfs se sont multipliés dans le massif pyrénéen. Ces animaux, magnifiques au regard du promeneur, sont devenus une menace pour le renouvellement naturel de la forêt. Leur alimentation repose en partie sur les jeunes pousses, les feuilles tendres, les bourgeons naissants : tout ce qui permet à un arbre de prendre racine. Le résultat, c’est une forêt à genoux, incapable de se régénérer.
Denis Feuillerat, ingénieur à l’ONF, parle de scènes brutales. Dans certaines parcelles d’épicéas, le scolyte a fait disparaître tous les arbres en l’espace de trois mois. Deux hectares rasés, le bois étant encore utilisable s’il est récolté à temps. Pendant ce temps, les jeunes semis, ceux qui pourraient prendre le relais, sont dévorés avant même d’atteindre la taille d’un arbuste. Cette double pression rend la forêt vulnérable, au bord du basculement.
Jean-Lou Meunier, directeur de l’ONF Pyrénées-Gascogne, se dit très inquiet. Pour lui, « cinquante ans pour sauver le massif, c’est un délai très court. On ne peut plus attendre ». Il pense qu’il faut maintenant prendre des décisions fortes, qui ne plairont pas à tout le monde : abattre plus de cerfs, poser des clôtures autour des jeunes plants, expérimenter d’autres essences d’arbres.
Vers une forêt différente
Dans cette course contre la montre, l’ONF s’attèle à construire une forêt plus diversifiée. Le cèdre de l’Atlas, par exemple, originaire d’Afrique du Nord, semble bien s’adapter aux conditions sécheresses du sud de la France. Il pousse bien dans l’Aude. On retrouve maintenant de petits enclos, où vingt-cinq jeunes cèdres, encore hauts comme trois pommes, poussent protégés des bouches affamées.
Les forestiers testent aussi d’autres espèces : noisetier de Byzance, chêne pubescent, mélèze d’Europe, ou encore pin de Salzmann. L’objectif n’est pas d’importer des espèces exotiques en masse, mais de laisser ces nouvelles variétés cohabiter avec les anciennes, pour que la forêt devienne une mosaïque plus résiliente.
Hervé Houin reste optimiste sur un point : « 90 % du renouvellement se fera naturellement. Notre rôle, c’est de faciliter cette transition, pas de l’imposer. » Il faut sélectionner les bons endroits, planter intelligemment, protéger les jeunes pousses, et réguler les populations animales.
Un mal qui dépasse les Pyrénées
Dans le Jura, c’est une autre catastrope qui se joue. Entre 2018 et 2023, la quantité de bois mort récolté dans les forêts publiques est passée de 20 000 à 320 000 mètres cubes. Un chiffre vertigineux. Florent Dubosclard, directeur ONF pour le Jura, tire la sonnette d’alarme : « Il faut réinventer la forêt maintenant, pas dans dix ans. »
Et pendant ce temps, l’été s’installe. Même si juillet a connu des températures en dessous de la moyenne, Météo-France annonce une montée progressive du mercure. Les 40 degrés sont prévus dans le Sud-Ouest avant le 10 août. Bordeaux, Alès, Toulouse : la chaleur y sera étouffante. L’Aude est déjà en vigilance rouge. La pluie ne suffira plus à réhydrater les sols. Le cycle de stress thermique ne fait que commencer.
La forêt pyrénéenne a cessé d’être un sanctuaire. Elle est devenue un champ d’expérimentation, un lieu où se joue une part de notre avenir climatique.
Il faudra apprendre à cohabiter avec une forêt qui change. La question n’est plus de savoir s’il faut agir, mais comment survivre avec elle dans le monde qui vient.


