Dans la nuit du 13 au 14 mars 1964, une Américaine du nom de Kitty Genovese fut agressée en pleine rue, à New York. Malgré ses cris ayant alerté les voisins, l’aide qu’elle reçut fut très limitée et tardive. Son assassin s’enfuit après une première attaque, puis revint l’assassiner avant de s’échapper définitivement. Lorsque la police arriva, la jeune femme était déjà décédée. Mais pourquoi, parmi tous les témoins ayant entendu les cris de détresse, l’aide apportée fut-elle si limitée ?
Bien qu’exagérée dans la plupart des récits, cette histoire fut le point de départ de l’étude du phénomène du témoin, ou bystander effect. Il s’agit d’un phénomène observé dans les situations d’urgence, dans lesquelles plus il y a de témoins, moins ceux-ci sont susceptibles d’apporter leur aide. Cette prémisse contre-intuitive a poussé les chercheurs à s’intéresser à ce sujet.
D’où vient cet effet Bystander?
À la suite de ce drame, les chercheurs John Darley et Bibb Latane menèrent, à la fin des années 1960, une série d’expériences devenues classiques en psychologie sociale. Leurs travaux montrèrent que, dans des situations d’urgence simulées, plus il y avait de témoins, moins chacun se sentait personnellement responsable d’intervenir. On appelle cela la « diffusion de la responsabilité ». Pour faire simple, si vous êtes la seule personne en capacité d’aider une autre personne en situation d’urgence, toute la responsabilité de l’acte est sur vos épaules.
Si vous n’agissez pas, vous êtes seul responsable du sort de cette personne. A l’inverse, s’il y a une dizaine de personnes, cette responsabilité est diffuse. Chacun s’attend à ce qu’un autre prenne l’initiative, personne ne se lance, et les conséquences pour la personne en danger s’aggravent.
D’autres explications ont également émergé. L’une d’elles, l’appréhension de l’évaluation, renvoie à une forme de pression sociale ressentie dans les situations d’urgence : celle d’être jugé négativement par les autres si nos réactions ne sont pas adaptées à la situation. Cela peut représenter un frein, d’autant plus lorsque l’on ne se sent pas compétent pour aider la personne comme il le faudrait. Néanmoins, plus la situation est urgente, ou plus la façon d’aider la personne nous est évidente, et plus cette peur diminue.
Une autre façon de comprendre est l’ignorance pluraliste, qui désigne l’idée de croire que notre opinion est différente de celles des personnes nous entourant, et nous poussant à modifier nos comportements. Dans une situation d’urgence, nous pouvons percevoir le danger, mais si les personnes autour de nous ont l’air calme, nous pourrions avoir la sensation que nous sommes en tort, ou que nous avons mal évalué la situation, ce qui nous pousse à adopter le même calme apparent. Cela tend à renforcer l’inaction.
Bien entendu, l’effet témoin n’est pas une règle universelle, certaines personnes prenant l’initiative de porter secours indépendamment de ce qui les entoure.
Comment réduire l’effet témoin ?
Au fil des années, les chercheurs ont découvert de nouvelles circonstances dans lesquelles l’effet témoin s’amenuise.
Si certaines d’entre elles sont indépendantes de notre volonté, comme le fait d’avoir un lien personnel avec la personne en danger ou d’être au préalable compétent pour gérer la situation, d’autres peuvent être déclenchées volontairement pour pousser les témoins à réagir.
Le conseil le plus direct et efficace est d’obtenir l’attention de l’un des témoins, en le regardant, le pointant du doigt et en lui demandant directement de l’aide. Cela efface la diffusion de la responsabilité déjà évoquée, car la responsabilité revient désormais à cette personne. Cela entraîne généralement un effet domino : cette personne va commencer à s’activer, et même si elle ne parvient pas à agir efficacement, le fait de la voir essayer va pousser d’autres à agir également.
Les travaux de John Darley et Bibb Latane (1968) ont déjà montré que le simple fait de se sentir explicitement désigné augmente fortement la probabilité d’intervention. Leur modèle décisionnel en cinq étapes (remarquer l’événement, l’interpréter comme une urgence, assumer la responsabilité, savoir comment agir, décider d’intervenir) souligne que le blocage se situe souvent au moment de l’“assomption de responsabilité”. Désigner quelqu’un permet précisément de franchir cette étape.
Des recherches ultérieures ont également démontré que la clarté de la situation est déterminante. Dans une expérience célèbre menée par Bibb Latane et Judith Rodin (1969), des participants exposés à une situation ambiguë intervenaient beaucoup moins que ceux confrontés à une urgence évidente. Lorsque la gravité est explicite, l’ignorance pluraliste diminue.
Par ailleurs, le sentiment de compétence joue un rôle central. Des études sur l’auto-efficacité, notamment celles d’Albert Bandura, ont montré que les individus qui se sentent capables d’agir sont plus enclins à passer à l’action. Cela explique pourquoi la formation aux premiers secours augmente significativement les comportements d’aide en situation réelle.
Enfin, des méta-analyses plus récentes, comme celle menée par Peter Fischer et ses collègues (2011), nuancent l’idée d’un effet témoin automatique : l’intervention reste fréquente lorsque la situation est clairement dangereuse et que les témoins perçoivent un coût élevé de l’inaction. L’effet témoin dépend donc fortement du contexte.


