Depuis ce mardi 5 août 2025, un nouveau dispositif entre le Royaume-Uni et la France est officiellement mis en place. Il repose sur un principe simple, presque mathématique : pour chaque migrant exilé arrivé illégalement sur le sol britannique par la mer, un autre, actuellement en France, pourra être envoyé au Royaume-Uni, à condition, bien sûr, qu’il ait suivi la procédure prévue sur une plateforme en ligne.
Ce que cet accord vise, c’est de réduire les traversées de la Manche sur des embarcations fragiles et surchargées. Les gouvernements affirment vouloir casser le modèle économique des passeurs. Derrière cette présentation technocratique, c’est une réalité bien plus dure qui se dessine : celle d’un troc d’êtres humains, où des trajectoires migratoires deviennent des jetons d’échange entre deux États soucieux d’afficher leur fermeté.
L’accord, signé la semaine dernière, est le fruit d’un rapprochement entamé en juillet lors de la visite d’État d’Emmanuel Macron au Royaume-Uni. Côté britannique, le ministère de l’Intérieur annonce être prêt à placer en détention dès cette semaine des exilés destinés à être renvoyés vers la France. La Commission européenne, ainsi que plusieurs États membres comme l’Allemagne, ont donné leur feu vert à ce qui est présenté comme une expérimentation. L’accord a une durée de onze mois, jusqu’en juin 2026, mais rien ne garantit qu’il s’arrêtera là.
Les chiffres de migrants qui traversent la Manche sont en hausse
En 2025, plus de 25 000 personnes ont déjà traversé la Manche en bateau au 30 juillet, soit une augmentation de 49 % par rapport à la même période en 2024. Cette année, selon les données officielles, 17 personnes ont perdu la vie dans la traversée.
Les mesures de dissuasion actuelles comme les arrestations, l’enfermement ou le retour dans un autre pays européen ne suffisent pas à endiguer le phénomène. Peter Walsh, chercheur au Migration Observatory de l’Université d’Oxford, estime que le dispositif prévu reste largement insuffisant pour avoir un effet réel. « Si l’on parle d’environ 50 personnes renvoyées chaque semaine, cela ne représente qu’un peu plus de 5 % des traversées actuelles », explique-t-il. « Or, les gens prennent déjà un risque immense. Un risque de mort. Une probabilité de 5 % d’être expulsé n’aura sans doute pas l’effet dissuasif espéré. »
De l’enfermement, des échanges et un tri à distance
Dans les faits, seuls les migrants arrivées par voie maritime, et dont les demandes d’asile sont jugées « inadmissibles », seront concernées par le retour en France. À l’inverse, celles qui auront rempli un formulaire en ligne depuis la France, passé des vérifications de sécurité, et obtenu une réponse favorable, seront accueillies par le Royaume-Uni pour une durée initiale de trois mois.
Tout se passe à distance. Les personnes doivent prouver leur présence en France et attendre une décision britannique, pendant que d’autres sont arrêtées et détenues en attendant d’être renvoyées de l’autre côté. Le Royaume-Uni prend en charge les frais de transport dans les deux sens.
Yvette Cooper, ministre britannique de l’Intérieur, n’a pas voulu préciser le nombre exact de personnes concernées, arguant de raisons opérationnelles. Elle assure que ce dispositif est un premier pas vers un système plus robuste contre les réseaux de passeurs. Mais sur le terrain, la situation semble bien plus complexe que ce que les discours officiels laissent entendre.
Les associations humanitaires s’arrachent les cheveux
« Cet échange de personnes annoncé, est absolument terrible d’un point de vue politique, mais aussi philosophique », alerte Flore Județ, coordinatrice de l’Auberge des Migrants. « Cela va juste engendrer encore plus de stress, de panique, pour des personnes que l’on maintient déjà dans des conditions de précarité absolue. »
Depuis plusieurs années, les ONG dénoncent la stratégie des deux États qui consiste à rendre la vie des migrants invivable pour dissuader les arrivées. C’est l’usure, la peur, et parfois la détention qui sont devenues les principaux outils de gestion migratoire. Un « non-accueil » organisé, prolongé et justifié par des impératifs de sécurité et de contrôle.
Le Collectif Utopia 56 ou encore Médecins du Monde rappellent régulièrement que ces parcours ne s’arrêtent pas à la frontière franco-britannique. Nombre de personnes exilées tentent de rejoindre l’Angleterre parce qu’elles y ont de la famille, parlent la langue, ou ont été rejetées ailleurs. Les voies légales d’entrée sont rares, voire inexistantes pour la majorité d’entre eux.
Une combine politique entre deux pays voisins pour se débarrasser du problème migratoire
Le gouvernement britannique, dirigé depuis peu par Keir Starmer, cherche à se distinguer des conservateurs tout en apparaissant ferme face à la pression populaire. Le parti Reform UK de Nigel Farage grimpe dans les sondages et organise régulièrement des manifestations contre l’accueil des demandeurs d’asile. Starmer n’a cessé de répéter que ce plan est le fruit de « mois de diplomatie adulte » et qu’il produira des « résultats concrets ».
Du côté des conservateurs, on juge l’accord inutile. Chris Philp, secrétaire d’État à l’ombre de l’Intérieur, a qualifié le dispositif de « pathétique », et dit que les chiffres seront si faibles qu’ils n’oseront même pas les publier. Il continue de défendre l’ancien plan controversé d’expulsion vers le Rwanda, proposé sous le gouvernement précédent.
En France, l’exécutif reste relativement discret. Emmanuel Macron, qui a validé le texte en juillet, évite pour l’instant de commenter publiquement ses effets. Sur le terrain, les autorités locales, les forces de l’ordre et les associations savent déjà qu’il faudra faire face à une hausse des tensions, des contrôles, et probablement, des tentatives de fuite ou de disparition de certains migrants ciblés.


