« Bonne nouvelle ! Le problème du terrorisme en Turquie, qui dure depuis près d’un demi-siècle, est en train de prendre fin ! »
Oui, c’est exactement ce que le gouvernement et ses cercles proches semblent croire : les images venues de Souleimaniye, au Kurdistan irakien, et les déclarations qui y ont été faites pointent dans cette direction. Mais toute image a un arrière-plan. Le PKK a jeté ses armes dans un chaudron et les a brûlées — mais est-ce la fin de l’histoire ? Pour l’instant, ce n’est que le début.
Pour certains, ce processus apporte de l’espoir ; pour d’autres, il est chargé de risques. Sans aucun doute, toute chance de paix doit être saisie. Les images apparues sont sans précédent dans l’histoire politique de la Turquie et significatives pour cette raison même. Pourtant, les douloureuses déceptions du passé demeurent vives dans la mémoire collective.
En assistant à ce moment symbolique, je n’ai pu m’empêcher de me rappeler les mots du théoricien de la culture visuelle John Berger : « La manière dont nous voyons les choses est influencée par ce que nous savons ou croyons. » Autrement dit, voir n’est pas seulement un acte physique, c’est aussi un processus mental, historique et idéologique. L’œil peut enregistrer un objet, mais c’est l’esprit qui l’interprète. Et cette interprétation est façonnée par ce que nous avons appris auparavant, les normes qui nous ont été enseignées, les rôles sociaux que nous occupons, nos systèmes de croyances, et même nos positions politiques. Ce n’est donc pas un hasard si les mots de Berger me sont venus à l’esprit.
Une « nouvelle ère » pour tous
Dans un pays comme la Turquie, où la perception du droit international est à un niveau historiquement bas, de telles interrogations sont inévitables. Pour un journaliste, elles font même partie du métier. D’un côté, le pays est plongé dans de vifs débats sur les pratiques autoritaires. De l’autre, il affirme lancer une nouvelle initiative démocratique sur la question kurde. À cela s’ajoute la position du principal parti d’opposition, le CHP, qui marche vers le pouvoir. Rappelons que 17 municipalités gouvernées par le CHP ont été visées par des opérations, et que 15 maires CHP sont actuellement sous les verrous.
C’est aussi un nouveau chapitre pour Abdullah Öcalan, le fondateur du PKK, qui a déjà déclaré : « J’ai attendu 50 ans pour être réellement compris », et qui a souvent décrit ses cadres comme manquant de profondeur intellectuelle. Dans une interview au début des années 1990, avant sa capture, Öcalan disait : « L’enjeu n’est pas de revenir en Turquie, mais de transformer la Turquie. »
C’est également une nouvelle ère pour Devlet Bahçeli, chef du MHP (Parti d’action nationaliste), qui a surpris tout le monde en octobre dernier en appelant à une « Turquie sans terrorisme ». Lui qui autrefois excitait les foules en réclamant l’exécution d’Öcalan, parle désormais de lui non plus comme du « chef terroriste » , son expression habituelle, mais comme du « chef du PKK ». La survie politique a parfois le pouvoir de transformer le langage.
Et bien sûr, cela marque une nouvelle phase pour l’homme au centre de tout : le président Recep Tayyip Erdoğan. Son objectif reste la présidence. Avec la transition vers le système présidentiel, le parlement turc a déjà été réduit à un rôle essentiellement symbolique. Cependant, si ce même parlement adoptait une résolution avec 360 voix pour renouveler les élections, Erdoğan serait légalement éligible pour un nouveau mandat. L’alliance au pouvoir, formée par l’AKP et le MHP, ne dispose pas de suffisamment de sièges à elle seule. Pour ouvrir la voie, Erdoğan a besoin du soutien d’un autre bloc d’opposition, comme le parti pro-kurde DEM. Et avec ce nouveau processus, cette porte commence doucement à s’ouvrir.
Un discours historique ?
Dans le paysage médiatique polarisé de la Turquie, les médias proches d’Erdoğan affirmaient depuis des jours qu’il se préparait à prononcer un discours « historique ». Beaucoup, surtout dans l’opposition, critiquaient ce cadrage, remettant en cause l’usage du terme « historique ».
En réalité, deux éléments frappants ressortaient du discours. Le premier fut la déclaration d’Erdoğan :
« AKP, MHP et DEM, nous avons décidé d’emprunter ce chemin ensemble, au moins en trio. »
Même si les deux parties soutiennent que cette coopération est strictement limitée au processus en cours, un fait demeure : il existe désormais un partenariat — cela est indéniable. Le DEM affirme : « L’alliance n’est pas avec le gouvernement, mais avec l’État. »
Mais dans la Turquie d’aujourd’hui, où la machine du pouvoir s’est pratiquement confondue avec l’État lui-même, où la distinction entre « État » et « gouvernement » a quasiment disparu, la tentative du DEM de tracer cette ligne paraît pour le moins naïve.
Que se profile-t-il à l’horizon ?
La possibilité d’accorder à Abdullah Öcalan un « droit à l’espoir », ce qui pourrait commuer sa peine de réclusion à perpétuité incompressible. Une amnistie partielle pour les membres du PKK. Et, point crucial, la voie pour qu’Erdoğan puisse briguer à nouveau la présidence.
La Turquie devient-elle un nouveau Liban ?
En regardant la situation actuelle, la déclaration la plus conséquente d’Erdoğan n’est peut-être pas celle qualifiée « d’historique » par ses partisans, mais plutôt une autre, qui, si elle se réalisait pleinement, pourrait effectivement être considérée comme historique.
Selon les interprétations, la rhétorique la plus récente d’Erdoğan signale soit un glissement vers le fédéralisme, soit un retour au néo-ottomanisme, soit une marche vers la « libanisation » de la Turquie.
Dans son discours, Erdoğan a affirmé :
« En tant que gouvernement, en tant que cadres de l’AKP, notre lutte au cours de ces 23 dernières années — nos efforts, les pressions subies tant au pays qu’à l’étranger portent enfin leurs fruits. La Turquie a gagné, ma nation a gagné. Chacun de nos 86 millions de citoyens, Turcs, Kurdes, Arabes , a gagné. »
Il a souligné ce point juste après la diffusion de l’acte symbolique du PKK brûlant ses armes. Puis, il a invoqué diverses batailles historiques de l’époque seldjoukide et ottomane, évoquant la coopération, la fraternité et les conquêtes partagées entre Turcs, Kurdes et Arabes.
Les Arabes parmi les peuples fondateurs de la République de Turquie ?
Avant d’aller plus loin, je tiens à préciser que je considère tous les êtres humains comme des « citoyens du monde ». Avec cette note personnelle, je peux aborder plus facilement la référence ciblée d’Erdoğan aux « Arabes ».
Les architectes de la transformation de l’Empire ottoman mourant en jeune République étaient, pour l’essentiel, des Turcs et des Kurdes. Oui, il y avait des populations arabes dans certaines régions de l’actuelle Turquie. Mais, contrairement aux Turcs ou aux Kurdes, les Arabes n’ont jamais été considérés comme l’un des peuples fondateurs de la République turque.
Des figures arabes historiques comme le chérif Hussein de La Mecque ont mené des révoltes pour l’indépendance arabe face aux Ottomans. En d’autres termes, ils agissaient contre les forces impériales qui finirent par donner naissance à l’État turc moderne. Certains diraient même qu’ils ont activement perturbé la Guerre d’indépendance turque.
Alors pourquoi, soudainement, Erdoğan invoque-t-il les Arabes ?
Pourquoi ressent-il le besoin d’inclure cette composante démographique dans le nouveau « processus » ?
Dans des pays comme la Turquie, il est souvent utile de tourner son regard vers l’extérieur pour comprendre ce qui se passe à l’intérieur. Prenons le discours de l’ambassadeur américain à Ankara, Tom Barrack, prononcé le 29 juin. Il fournit un indice. Dans ce discours, Barrack a loué le système ottoman des millets, un cadre qui permettait à des groupes ethniques et religieux divers de coexister sous un pouvoir centralisé pendant des siècles. Il a insisté sur le fait que la jeunesse actuelle n’a pas besoin de guerre, mais d’un nouveau dialogue.
Quelques jours plus tard, l’initiative « Une Turquie sans terrorisme » commençait à s’accélérer.
Pendant ce temps, l’opposition est écrasée
Des figures politiques de premier plan — y compris le principal rival d’Erdoğan, le maire métropolitain d’Istanbul Ekrem İmamoğlu — sont poursuivies et détenues. Des jeunes sont arrêtés simplement pour avoir exercé leur droit constitutionnel de réunion et de protestation. Certains subissent des mauvais traitements, voire de la torture.
Les réseaux sociaux sont censurés. Les médias traditionnels sont réduits au silence. Les journalistes emprisonnés. Les dessinateurs de presse derrière les barreaux. Même Grok, l’IA d’Elon Musk, est sous enquête. L’État de droit s’est effondré.
Et au milieu de tout cela, répression, bâillonnement, spectacle savamment orchestré — le gouvernement d’Erdoğan continue de vendre ce prétendu « processus de paix » comme partie intégrante de sa grande vision du Siècle de la Turquie.
Le DEM affirme : « Nous coopérons avec l’État »
La période 2009–2015, connue comme le processus de paix, avait suscité un immense espoir à travers les négociations menées avec İmralı (la prison insulaire où Öcalan est détenu). Mais ce processus s’est terminé par un retour de la trêve à l’affrontement armé.
Aujourd’hui, sous la bannière d’une « Turquie sans terrorisme », une nouvelle phase a commencé — mais la différence avec les tentatives passées reste débattue.
Car, paradoxalement, alors que l’on parle de paix, les maires kurdes élus sont simultanément destitués. Au cours des deux dernières années seulement, au moins neuf municipalités gérées par le DEM dont Hakkari, Batman, Mardin, Halfeti, Tunceli, Ovacık, Akdeniz (Mersin), Siirt et Van — ont vu le ministère de l’Intérieur installer des administrateurs nommés (kayyum). Ces interventions sont largement perçues comme des violations de la volonté des électeurs, suscitant de sérieuses inquiétudes pour l’avenir de la démocratie locale.
Depuis l’époque du DEHAP, le mouvement politique lié au DEM fait face à des menaces quasi permanentes de dissolution ou d’interdiction politique après presque chaque cycle électoral.
Dans ce contexte, les figures politiques emprisonnées, en particulier Selahattin Demirtaş et Figen Yüksekdağ, sont devenues des piliers centraux du processus actuel, à la fois symboliquement et juridiquement.
Les récentes visites de délégations du DEM en prison et les messages de Demirtaş exprimant son soutien au processus suggèrent que le parti, et peut-être une partie du public, entre dans une nouvelle phase.
Pourtant, il reste flou de savoir quelle est exactement la place de Demirtaş — qui avait un jour déclaré à Erdoğan, alors Premier ministre : « Nous ne vous laisserons pas devenir président » — dans les dynamiques politiques actuelles et le processus de négociation en cours.
Malgré l’arrêt de la CEDH reconnaissant la violation de ses droits, le 22e tribunal pénal d’Ankara a rejeté la demande de libération de Demirtaş et Yüksekdağ. La raison officielle : le jugement de la CEDH n’est pas encore définitif. Le dossier reste donc sur la table.
En coulisses, on murmure que même si Demirtaş, l’une des personnalités politiques les plus populaires du pays, était libéré, il ne serait pas autorisé à revenir activement en politique.
Au milieu de tout cela, la pression politique exercée de longue date sur le DEM dans cette équation tripartite reste inchangée : seule sa forme évolue. Désormais, ce sont aussi des maires du principal parti d’opposition, le CHP social-démocrate, qui s’ajoutent à la liste des élus confrontés à la répression de l’État.
Ces développements signalent plus qu’un simple nouveau processus de paix — ils annoncent une période où l’essence même de l’État de droit démocratique de la Turquie est à nouveau mise à l’épreuve.
La crédibilité du système judiciaire, le droit des élus à rester en fonction et le cadre éthique de la négociation politique seront des facteurs décisifs dans les jours à venir.
« Millet » et « Oumma » ?
Alors que la Turquie est, du moins en théorie, une république laïque, elle se retrouve soudainement à débattre des concepts ottomans du système des millets et de l’oumma, remis au premier plan par nul autre qu’Erdoğan lui-même :
« Pourquoi un enfant de ce pays serait-il troublé par l’accolade entre Turcs, Kurdes et Arabes ? Ils nous accusent de panislamisme. Depuis quand défendre l’unité de l’oumma est-il devenu un crime ? Bien sûr, ils n’ont aucune idée de ce qu’est la conscience de l’oumma. »
Oui, l’Empire ottoman était une entité multiethnique et multireligieuse. Pour gérer cette diversité, il avait développé le système des millets. Mais dans ce contexte, millet ne signifiait pas « nation » comme on l’entend aujourd’hui : il désignait des communautés religieuses. Ce n’était pas une unité politique, mais une autonomie religieuse et juridique.
Quant à l’oumma, c’était la communauté collective de tous les musulmans. Le sultan était aussi calife, chef de la communauté islamique mondiale. La légitimité de l’État reposait donc sur la religion. Les non-musulmans n’appartenaient pas à l’oumma ; ils étaient considérés comme des dhimmis protégés mais subordonnés.
Or, une chose est claire : une solution pragmatique autrefois conçue pour servir le sultan et sa cour dans la gestion d’un empire multiethnique ne saurait nous servir aujourd’hui.
Pourquoi ?
- Parce qu’elle contredit la structure fondatrice de la république.
- Parce qu’elle sape le principe de citoyenneté égale.
- Parce qu’elle est incompatible avec la laïcité.
- Parce que, même si l’État-nation peut sembler « dépassé » à certains, il reste une alternative à ces cadres confessionnels.
- Parce que diviser les gens en blocs religieux ou ethniques érode le sentiment d’appartenance commune.
Oui, il a été problématique de construire la jeune république sur l’idée que tout le monde devait se fondre dans une identité turque unique.
Oui, la doctrine de l’unité indivisible fut répressive et oppressive, notamment pour ceux qui ne s’identifiaient pas comme Turcs.
Oui, les Kurdes vivant dans les frontières de la République de Turquie ont été exclus durant des années en raison de leur langue, de leurs valeurs et de leurs affiliations politiques.
Et oui, la Turquie doit changer.
Mais la voie à suivre ne passe ni par l’oumma ni par l’ancien système des millets.
La réconciliation de la Turquie avec ses citoyens kurdes, et plus largement la construction d’un pays démocratique avec des droits égaux pour tous y compris l’autonomie locale et la citoyenneté égalitaire ne peut pas être menée par ceux qui piétinent l’État de droit et la démocratie. Ceux qui doivent être chargés de construire la paix sociale ne sont pas ceux qui considèrent la démocratie comme une simple étape provisoire mais bien ceux qui restent dans le train.
Même la déclaration, encore non confirmée, attribuée à Devlet Bahçeli « L’un des vice-présidents pourrait être kurde, un autre pourrait être alévi » signale une dérive vers une libanisation.
Une société fragmentée en gestation
Oui, il y a bien un discours historique en jeu, comme le répète la presse pro-gouvernementale. Mais la Turquie n’est pas un pays qui peut être fragmenté en micronations.
Et ce qui attend le mouvement kurde n’est pas moins critique.
Un mouvement qui s’est longtemps défini par une politique de gauche peut bien dire : « Nous restons dans l’opposition », mais il commence de plus en plus à se baigner dans les eaux de la droite politique.
Bien sûr, ce sont les électeurs du mouvement qui choisiront en fin de compte leur voie — mais pour le DEM, se redéfinir autrement ne semble plus viable.
Même si la base électorale de l’AKP et du MHP pourrait, à contrecœur, accepter l’idée d’une fraternité turco-kurde, une autre réalité demeure : il est peu probable qu’elle accepte d’y inclure les Arabes.
En d’autres termes, ce concept d’« unité sous le toit de l’islam » n’est pas quelque chose que les gens surtout ceux qui nourrissent une vive rancune contre les réfugiés après la guerre de Syrie — adopteront ou approuveront facilement.
Ajoutons à cela la plus grave crise économique de l’histoire moderne de la Turquie, et il devient clair que rien n’est garanti pour Erdoğan.
Il a toutefois un avantage : le pouvoir d’écraser ses opposants et il le fait sans pitié.
Ce qui est annoncé aujourd’hui, c’est un nouvel ordre politique façonné autour d’identités religieuses, ethniques et confessionnelles. Une société fragmentée émerge — où l’État pourrait peu à peu être remplacé par des communautés, des milices, des tribus et des confréries religieuses. Une société très éloignée du consensus.


