Selon l’Office for Students, 25 % des étudiants de dernière année au Royaume-Uni ont subi du harcèlement sexuel depuis le début de leurs études. Parmi ceux qui ont officiellement signalé les faits à leur université, 39,3 % jugent que leur expérience de signalement a été mauvaise.
C’est dans ce contexte qu’est née Academics Against Assault (AAA), une campagne qui s’attaque à la culture du viol sur les campus britanniques.
J’ai eu le plaisir de discuter avec Annabel Grace, responsable des campagnes pour AAA à Exeter, qui m’a expliqué le travail mené à l’université d’Exeter et pourquoi il est plus nécessaire que jamais.
Parlez-moi d’Academics Against Assault et de la façon dont vous vous êtes engagée dans ce projet.
Academics Against Assault (AAA) a commencé comme une campagne étudiante sur le campus de Royal Holloway. Le mouvement a été fondé en 2021 par Molly Hanning, survivante de viol. Au départ, la campagne revendiquait une formation au consentement obligatoire pour tous les étudiants de Royal Holloway, University of London. Puis Molly a commencé à contacter d’autres universités.
L’arrivée d’AAA à Exeter tient un peu du hasard. Molly a croisé Liv, alors étudiante en dernière année à Exeter, lors d’une soirée. Elles ont commencé à parler de la campagne de Molly et de son souhait de l’étendre à l’échelle nationale. Liv a dit qu’elle ferait le nécessaire pour l’implanter sur le campus d’Exeter.
J’ai ensuite rencontré Liv lors d’une réunion sur la sécurité des étudiants pendant les 16 jours d’activisme l’an dernier, et j’ai tout de suite été convaincue !
En quoi consiste votre rôle de responsable des campagnes ?
Honnêtement, un peu de tout ! Certains jours, je prépare des publications Instagram, je remplis des évaluations de risques, je réserve des salles pour nos ateliers ; d’autres fois, je suis en discussion avec des cadres de l’université. Le rôle est très varié, mais aussi très agréable.
Comment AAA lutte-t-il contre la culture du viol et les violences sexuelles à l’université d’Exeter ?
L’essentiel de notre travail consiste à briser le tabou autour des violences sexuelles. Nous voulons que les gens sachent qu’ils ont le droit d’en parler et qu’ils ne sont pas seuls. Nous fournissons aussi des ressources indiquant où trouver de l’aide, que l’on soit soi-même survivant ou que l’on connaisse quelqu’un dans cette situation.
Une fois nos ateliers sur le consentement pleinement lancés, nous souhaitons collaborer avec différents clubs sportifs et associations étudiantes pour améliorer la compréhension du consentement. Pour l’instant, nous mettons en avant la formation “Active Bystander”, qui apprend aux gens comment intervenir de manière sûre lorsqu’ils sont témoins d’une situation problématique. C’est un élément fondamental pour faire reculer les violences sexuelles, car bien souvent, personne n’ose remettre en question ce que font ou disent ses amis.
Comment l’université d’Exeter a-t-elle réagi à votre campagne ?
La réponse est un peu mitigée. L’université s’est montrée très ouverte dans certains domaines, et beaucoup plus réticente dans d’autres.
Par exemple, nous voulions créer un groupe de soutien entre pairs pour les survivants, mais on nous a répondu que ce n’était pas possible parce que nous ne disposions pas de la formation nécessaire… tout en refusant de nous offrir cette formation. C’est la même chose pour nos ateliers sur le consentement : l’université craint que notre discours ne décourage les étudiants de suivre la formation officielle, ou ne les embrouille.
Cependant, Lewis Nurton, responsable de la formation et du développement à l’université d’Exeter, nous soutient entièrement. Il essaie de travailler avec nous pour adapter sa propre formation, mais aussi pour voir comment nous pourrions proposer la nôtre sans empiéter sur son programme.
Nos relations avec le Student Guild (le syndicat étudiant d’Exeter) sont aussi un peu compliquées. Avant que nous n’obtenions le statut de CIC (Community Interest Company, une forme d’entreprise à but social), ils étaient très favorables au projet. Depuis que nous sommes enregistrés comme structure commerciale, ils sont plus frileux à l’idée de nous aider. Une partie de cette attitude s’explique par des contraintes légales liées à leur statut caritatif, mais je pense aussi qu’il y a une certaine réticence à s’engager dans quelque chose de difficile et de nouveau.
Globalement, les avancées sont lentes, mais je reste ouverte et déterminée, car c’est une cause essentielle et il faut que les choses changent.
Sur le site d’AAA, vous dites que les systèmes universitaires ne sont pas pensés pour les survivants. Pouvez-vous développer ?
Les systèmes universitaires se concentrent presque exclusivement sur la dimension “conséquences”. Ils insistent beaucoup pour que les survivants fassent un signalement. Une partie de leur opposition à notre groupe de soutien vient du fait qu’ils craignent que des personnes y confient des choses dont l’université n’aurait pas connaissance.
Par ailleurs, ils ne peuvent vraiment vous aider que si l’auteur est un autre étudiant. Si la personne mise en cause n’est pas étudiante, mais présente sur le campus d’une autre manière (par exemple en tant que salarié·e), il y a très peu de choses qu’ils puissent faire.
Comment ces systèmes devraient-ils évoluer pour mieux soutenir les survivants ?
Au lieu de se focaliser uniquement sur les conséquences, il faudrait une attention beaucoup plus forte portée à la sécurité des survivants : comment gérer le fait de croiser l’agresseur sur le campus, par exemple. Il faut aussi reconnaître que le signalement n’est pas toujours la meilleure option pour eux. Obtenir une forme de justice est extrêmement difficile ; parfois, les survivants veulent simplement pouvoir avancer et savoir qu’ils ne sont pas seuls dans ce qu’ils ont vécu.
De manière générale, on a besoin d’un recentrage sur la communauté et le bien-être, que les gens choisissent ou non de faire un signalement.
Au-delà des changements de système, comment lutter contre la culture du viol ?
C’est difficile à définir précisément, parce que ce qu’il nous faut vraiment, c’est un changement de société. Avec la montée des discours de masculinité toxique et de culture “incel”, on a l’impression qu’il y a une plus grande tolérance envers les violences faites aux femmes, en ligne comme dans la vie quotidienne.
Ce qu’il nous faut, c’est un changement d’attitude. Plus de gens doivent se sentir légitimes pour dire à leurs amis : “Non, ça, ce n’est pas acceptable.”
Il faut aussi s’éloigner du réflexe de blâmer les victimes, dans les médias comme dans la société en général. L’idée que des femmes “accusent de viol pour se venger” est extrêmement nocive. C’est déjà si difficile de parler de ce que l’on a subi ; je peux garantir qu’aucune femme ne le fait “juste par dépit” envers un homme qu’elle n’aime pas.
Lors de notre première année à l’université d’Exeter, nous devions suivre un module en ligne obligatoire sur le consentement. Qu’en pensez-vous?
C’est clairement un bon point de départ, mais ce n’est pas suffisant. Cliquer sur des cases sur un écran n’est pas une manière vraiment engageante d’enseigner le consentement, et cela ne prend pas en compte toutes les nuances de ce qui constitue, ou non, un consentement.
C’est une bonne chose que ce module existe, mais il devrait être plus interactif, peut-être avec des témoignages de survivants. Il devrait aussi être vraiment obligatoire : il faut une conséquence concrète si on ne le suit pas, autre chose qu’un simple e-mail rappelant qu’on ne l’a pas complété.
AAA souhaite-t-il étendre sa campagne à d’autres universités du pays ?
Absolument ! L’objectif est de devenir une campagne réellement nationale, il nous faut simplement obtenir d’abord des financements. Si un étudiant lit ceci et souhaite lancer la campagne sur son campus, surtout, qu’il n’hésite pas à nous contacter !
Pour l’avenir, quelles sont vos ambitions pour la campagne ?
Nous aimerions beaucoup que nos brochures soient disponibles dans les résidences universitaires. J’adorerais parcourir le pays pour animer ces ateliers, mais nous devons encore réfléchir aux aspects pratiques.
À Exeter plus précisément, nous lançons une étude sur la culture des violences sexuelles au sein de l’université, ainsi qu’une collecte de retours sur la formation au consentement, afin d’utiliser ces données pour obtenir des changements de politique. À long terme, notre but est de pouvoir organiser nos propres ateliers. Mais avant d’en arriver là, il me reste encore pas mal de négociations à mener avec les instances dirigeantes de l’université.


