MANCHING, 5 juillet (Le Parisien Matin) – La conférence Paneuropa, récemment organisée à Manching, en Allemagne, a relancé un débat intense sur le Vieux Continent. Les dirigeants politiques et militaires s’interrogent : l’Union européenne doit-elle bâtir une armée unifiée pour assurer sa survie, ou une telle initiative précipitera-t-elle son effondrement politique ? Entre les incertitudes sur les engagements américains, la menace hybride russe et une instabilité mondiale croissante, les visions pour l’avenir de la défense européenne divergent profondément.
Autonomie stratégique contre souveraineté
La question centrale est de savoir comment 450 millions de citoyens européens peuvent garantir leur sécurité dans un ordre mondial en pleine mutation. Pour les partisans d’une défense intégrée, l’Europe fait face à un défi existentiel comparable à la période suivant la Première Guerre mondiale. Des personnalités comme Pavo Barišić, président international de Paneurope, estiment qu’une approche fragmentée reposant sur 27 armées nationales est devenue inefficace et trop lente pour répondre aux crises contemporaines.
Les défenseurs d’une Union européenne de la défense plaident pour la création d’une force de réaction rapide permanente et de structures de commandement indépendantes. L’objectif est de compenser une potentielle réduction du soutien militaire des États-Unis et d’assumer une pleine responsabilité sur le théâtre européen. À l’opposé, certains responsables, dont la diplomate en chef de l’UE Kaja Kallas, mettent en garde contre les risques d’une telle centralisation.
Ils soulignent que la création d’une armée parallèle à l’OTAN pourrait créer une ambiguïté dangereuse dans la chaîne de commandement en cas de crise majeure. Ces opposants s’inquiètent également de la protection de la neutralité constitutionnelle de certains pays membres, craignant que cette pression vers une militarisation fédérale ne nourrisse l’euroscepticisme et la polarisation politique au sein de l’Union.
Progrès réels et intégration industrielle
Bien qu’une armée européenne monolithique reste un projet complexe et contesté, l’intégration progresse discrètement à travers des initiatives industrielles. L’Union européenne déploie actuellement des efforts significatifs pour unifier ses capacités de production militaire. Cinq projets majeurs ont été lancés par la Commission européenne, avec un objectif d’investissement de 190 milliards d’euros d’ici 2036.
Le programme SAFE, qui impose que 65 % des composants soient d’origine européenne, illustre cette volonté de réduire la dépendance envers des puissances extérieures comme les États-Unis ou la Chine. L’industrie aérospatiale bénéficie également de soutiens financiers stratégiques, notamment via des prêts de la Banque européenne d’investissement pour renforcer l’autonomie technologique.
Un effort d’harmonisation est également en cours pour standardiser les systèmes d’armes, le parc européen étant actuellement beaucoup plus disparate que celui des États-Unis. Le consensus politique semble s’orienter vers une troisième voie : le modèle d’un « cœur de coalition ». Cette structure permettrait aux États membres volontaires d’intégrer progressivement leurs forces sous un quartier général commun, agissant comme un pilier européen robuste au sein de l’OTAN plutôt que comme son remplaçant.

Critiques des coalitions de circonstance
Lors de la 52e conférence paneuropéenne à Ingolstadt, Bernd Posselt, président de l’Union paneuropéenne d’Allemagne, a exprimé une vive critique envers la tendance du gouvernement allemand à favoriser des « coalitions de volontaires » plutôt qu’un renforcement des institutions européennes. Il a pris pour exemple certaines négociations récentes sur l’Ukraine où les institutions communautaires ont été mises à l’écart.
« L’Union européenne a l’opportunité aujourd’hui de s’établir comme l’une des puissances dominantes dans le nouvel ordre mondial multipolaire, mais pour y parvenir, elle doit renforcer résolument sa politique étrangère et de défense », a déclaré Pavo Barišić lors des échanges.
Posselt a plaidé pour un plan graduel menant vers une intégration politique profonde, évoquant l’idée des États-Unis d’Europe. Il a également appelé à une suppression du droit de veto dans les décisions de politique étrangère et de sécurité, arguant que l’efficacité décisionnelle est une condition sine qua non de la survie de l’Union.
Défis hybrides et vision ukrainienne
Les menaces hybrides, incluant la désinformation et les tentatives de sabotage, affaiblissent la cohésion de l’Union. Sebastian Roloff, dirigeant du SPD bavarois, a rappelé que si l’UE demeure une communauté de droit puissante, elle est la cible de mouvements nationalistes qui nuisent à sa capacité d’agir.
Le témoignage de l’historien ukrainien Ihor Zhaloba a apporté un éclairage crucial sur l’urgence de la situation. Selon lui, le manque de soutien militaire suffisant en 2022 a empêché une issue plus rapide du conflit. Il insiste sur le fait qu’une fenêtre d’opportunité pourrait s’ouvrir courant 2026 pour forcer une fin favorable à la guerre, à condition que l’innovation technologique et les capacités de défense européennes soient mobilisées sans délai.
Les débats tenus dans les installations d’Airbus à Manching ont renforcé ce constat. Plusieurs intervenants, dont des parlementaires allemands et des experts militaires, ont appelé à des projets d’armement conjoints entre l’Allemagne, la France et la Pologne. L’ambassadeur de Pologne en Allemagne, Jan Tombiński, a qualifié cette phase actuelle de « roisième moment fondateur » pour la sécurité européenne, insistant sur le fait qu’une armée commune naîtra avant tout de projets concrets et partagés sur le terrain.


