La santé mentale des adolescents kényans est devenue un enjeu majeur de société. Trop souvent, les symptômes de dépression et d’anxiété restent invisibles, dissimulés derrière l’exigence scolaire, la pression sociale et l’absence de prévention.
Comme l’a rappelé la Dr. Maureen Ngesa, directrice de la recherche au Shamiri Institute, il faut rendre les services de santé mentale accessibles, abordables et surtout adaptés aux réalités locales.
Les jeunes kenyans au cœur de la recherche
La Dr. Ngesa insiste sur la mission première de l’institut : « Ici à Shamiri, notre mission est de garantir que les jeunes s’épanouissent. Et comment peuvent-ils s’épanouir ? En prenant soin de leur santé mentale ».
Les interventions proposées par Shamiri sont fondées sur des preuves scientifiques. Chaque outil est testé avant d’être mis en place, et les recherches montrent déjà leur efficacité auprès des jeunes, en particulier des lycéens. Mais l’institut sait que son action seule ne suffit pas : « Ce que nous aimons faire, c’est partager notre travail, écouter ce qui se passe ailleurs et apprendre des discussions. ».
Dépression et anxiété au Kenya : plus inquiétant qu’on pourrait le croire
Les résultats présentés par Rosine Baseke, associée à Shamiri, offrent une image préoccupante. L’étude, menée de 2021 à 2023 auprès de 7 865 élèves âgés de 12 à 20 ans dans 27 établissements scolaires (Nairobi, Kiambu, Makueni, Machakos), montre que :
- 30 % des jeunes présentent des symptômes modérés à sévères de dépression ;
- 25 % présentent des symptômes modérés à sévères d’anxiété.
Ces chiffres connaissent des variations selon les années. En 2021, au cœur de la pandémie, les niveaux étaient les plus élevés (42 % pour la dépression, 38 % pour l’anxiété). En 2022, une chute significative est observée (25 % et 22 %), avant une remontée progressive en 2023.
Baseke insiste : « Les tendances ne sont pas linéaires. Quelque chose s’est passé en 2021, puis en 2022. Ces variations soulignent la nécessité d’un suivi annuel pour comprendre les facteurs de stress et les évolutions »
Mais pourquoi tant de problèmes de snaté mentale au Kenya?
Au Kenya et dans de nombreux pays d’Afrique la santé mentale des jeunes est fragilisée par une combinaison de pauvreté, de pression scolaire, de chômage massif, de violences et de chocs climatiques.
Amina, 17 ans, élève kényane de terminale (« Form Four »), confie à une enquête locale : « Je dors à peine trois heures par nuit avant les examens. J’ai peur de décevoir mes parents qui ont tout sacrifié pour mon éducation. Quand je vois mes notes baisser, je me sens inutile. » Son récit illustre une pression scolaire extrême qui, selon la recherche, atteint un pic dans les dernières années de secondaire.
Le chômage et la précarité aggravent ce tableau. Même les diplômés vivent dans l’angoisse. Un jeune de Nairobi, interrogé par l’Organisation internationale du travail, expliquait : « On nous a dit qu’avec un diplôme, on aurait un avenir. Mais je passe mes journées à chercher du travail qui n’existe pas. Mon père pense que j’ai échoué, et moi je me sens coincé. » Ce sentiment d’échec nourrit la dépression et pousse parfois à des conduites addictives.
Les violences basées sur le genre ont aussi un coût psychique énorme. Selon l’Enquête démographique et sanitaire du Kenya, une femme sur trois déclare avoir subi des violences physiques ou sexuelles. L’une d’elles, recueillie dans un rapport, témoigne : « J’ai survécu, mais les cauchemars ne partent pas. Ma famille m’a rejetée, alors je me tais et je souris, mais à l’intérieur, je suis brisée. » Derrière la statistique, on retrouve la solitude et l’isolement, moteurs de l’anxiété et du stress post-traumatique.
Les crises politiques et les conflits laissent eux aussi des traces profondes. Au Soudan du Sud, un adolescent de 15 ans racontait à une ONG après avoir fui les combats : « J’ai vu mon frère mourir. Quand je ferme les yeux, je le revois encore. Je ne peux pas dormir. » Ces traumatismes collectifs rappellent ceux subis par les familles victimes de Boko Haram au Nigeria, où la peur et l’insécurité quotidienne nourrissent des troubles anxieux massifs.
Enfin, les changements climatiques sont un facteur de plus en plus visible. Dans le comté de Turkana, des éleveurs ont raconté à un journaliste la détresse après avoir perdu tout leur bétail dans la sécheresse : « Sans mes vaches, je ne suis plus un homme. Mes enfants me regardent et j’ai honte. » Ce type de perte, bien plus qu’économique, entraîne des dépressions sévères, un sentiment d’impuissance et parfois une hausse des suicides liés à l’insécurité alimentaire.


