Après plus d’une décennie de travaux, l’Éthiopie a inauguré le Grand Barrage de la Renaissance (GERD), situé sur le Nil Bleu, dans la région de Benishangul-Gumuz.
Ce projet colossal, estimé à 5 milliards de dollars, est désormais le plus grand barrage hydroélectrique du continent africain. Avec une capacité de 5 150 mégawatts, il double quasiment la production électrique du pays et propulse l’Éthiopie parmi les grandes puissances hydroélectriques du monde.
L’événement a été célébré en grande pompe, sous un immense drapeau éthiopien. Le Premier ministre Abiy Ahmed, entouré de dirigeants venus de Somalie, du Kenya et de Djibouti, a présenté l’ouvrage comme une victoire pour son peuple et une promesse pour toute l’Afrique de l’Est :
« L’Éthiopie a construit ce barrage pour prospérer, électrifier la région et changer l’histoire. Il n’a pas été conçu pour nuire à nos frères », a-t-il affirmé.
Une fierté pour l’Éthiopie
Au-delà de ses performances techniques, le barrage est devenu un symbole d’unité et d’indépendance pour les Éthiopiens. Faute de financements internationaux, la Banque mondiale et le FMI avaient refusé de s’y associer, le projet a été financé presque exclusivement grâce aux ressources nationales :
- 91 % via le budget de l’État et les banques locales,
- 9 % grâce à l’achat de bons du Trésor et de dons de particuliers.
Chaque fonctionnaire, chaque travailleur a été sollicité pour contribuer. Cette mobilisation populaire a renforcé le caractère patriotique du projet. « Pour nous, le barrage représente notre souveraineté », explique un habitant d’Addis-Abeba.
Dans un pays qui vit de fortes divisions ethniques et des conflits internes, le GERD a servi de point de ralliement national, un projet dans lequel toutes les communautés se reconnaissent.
L’Éthiopie crée son propre or
L’Éthiopie compte environ 130 millions d’habitants, dont près de la moitié n’avait toujours pas accès à l’électricité en 2022. Le barrage devrait changer la donne :
- électrifier les zones rurales encore isolées,
- soutenir la création de zones industrielles,
- permettre l’exportation d’énergie vers le Soudan, le Kenya, Djibouti et, à terme, d’autres pays de la région.
Pour les habitants proches du site, les changements sont déjà concrets. « Nous avons désormais de l’électricité au village. Nous pouvons conserver nos aliments, boire de l’eau fraîche et utiliser des équipements modernes », raconte un agriculteur local.
Les inquiétudes de l’Égypte et du Soudan
Si l’Éthiopie célèbre ce succès, ses voisins en aval du Nil, l’Égypte et le Soudan, affichent de profondes inquiétudes.
- L’Égypte, qui dépend du Nil pour près de 90 % de son eau douce, redoute une réduction de son approvisionnement en cas de sécheresse prolongée. Le Caire considère le barrage comme une menace existentielle et réclame un accord juridique contraignant sur son remplissage et sa gestion.
- Le Soudan, de son côté, y voit une meilleure régulation des crues pourrait l’aider, mais des lâchers d’eau mal coordonnés pourraient provoquer des inondations soudaines ou, à l’inverse, de longues périodes de sécheresse.
Jusqu’à présent, aucune entente définitive n’a été signée, malgré des années de discussions et de médiations internationales.
Des réponses éthiopiennes
Les autorités éthiopiennes se veulent rassurantes. Le ministre de l’Eau, Habtamu Itefa, a assuré que les débits observés en aval, pendant les saisons sèches, étaient supérieurs à ceux enregistrés avant la mise en eau du barrage.
« Cela signifie que nos voisins peuvent irriguer davantage leurs terres », a-t-il déclaré.
Des chercheurs soulignent aussi que l’Éthiopie a procédé à un remplissage progressif du réservoir depuis 2020, en tenant compte des saisons pluvieuses, ce qui a jusqu’ici évité une chute brutale des débits vers l’Égypte et le Soudan.
Entre coopération et rivalité
Pour le Caire, la question est avant tout politique. L’Égypte rappelle qu’elle s’appuie sur des traités datant du XXᵉ siècle, qui garantissaient sa primauté sur les eaux du Nil. L’Éthiopie, qui n’a jamais signé ces accords coloniaux, les juge caducs.
La méfiance reste donc forte, d’autant que le Nil est vital pour des dizaines de millions de personnes. Des experts mettent en garde contre le risque que ce différend alimenterait d’autres rivalités régionales, au-delà même du bassin du Nil.


