On entend souvent que la France est un pays où il est difficile d’entreprendre. Fiscalité élevée, charges importantes, contraintes administratives : le constat revient régulièrement dans le débat public. Avec un taux d’impôt sur les sociétés fixé à 25 %, la France se situe dans la moyenne haute des pays européens, selon l’OCDE dans Tax Database, 2024.
Pour les entreprises, ces niveaux de prélèvements ont des conséquences très concrètes. Les charges patronales pèsent directement sur le coût du travail et l’impôt sur les sociétés réduit la marge disponible pour investir, recruter ou principalement se développer.
L’INSEE montre que les impôts et cotisations représentent près de la moitié du coût total du travail en France, un niveau supérieur à la moyenne de l’Union européenne. Dans ce contexte, la question de la compétitivité des entreprises françaises revient régulièrement. Maude Baudier, fondatrice de plusieurs start-up dans le sport et le numérique estime que recruter en France revient à s’engager sur le long terme avec des charges que les entreprises ne sont pas toujours en mesure d’assumer.
Malgré ces contraintes bien identifiées, les entreprises françaises ne désertent pas massivement le territoire. Les sièges restent en France, les marques continuent d’y prospérer et l’activité économique se maintient. Des groupes comme Decathlon, Doctolib ou Back Market continuent d’avoir leur siège, leurs équipes dirigeantes et leurs activités stratégiques en France.
Sur le front de l’innovation, l’écosystème des start-ups françaises se distingue lui aussi. En 2025, la France comptait plus de 16 000 start-ups actives, avec une croissance du nombre de jeunes entreprises et une présence dans le top 10 mondial des écosystèmes de start-ups, selon le Global Startup Ecosystem Report 2025.
Comment expliquer ce paradoxe ?
Une piste souvent avancée pour expliquer cette résistance des entreprises françaises, c’est l’externalisation. Autrement dit, le fait de confier certaines tâches à des prestataires plutôt que de tout gérer en interne. D’après une enquête publiée par l’Insee en 2023, plus de 60 % des entreprises de 10 salariés ou plus disent externaliser au moins une partie de leurs activités, que ce soit l’informatique, la logistique ou l’administratif.
Cette logique est loin de concerner uniquement les grands groupes. Une étude de Bpifrance Le Lab, menée en 2022, montre qu’environ une PME sur deux fait aujourd’hui appel à des spécialistes extérieurs pour certaines fonctions clés, afin de limiter ses charges et gagner en souplesse.
Et cette pratique est devenue presque la norme dans de nombreux secteurs. Toujours selon les chiffres publics disponibles, près de six PME françaises sur dix externalisent au moins une fonction comme la comptabilité, l’IT, les ressources humaines ou la logistique, et la proportion dépasse 80 % chez les grandes entreprises. À l’échelle européenne, l’OCDE confirme que la France fait partie des pays où le recours aux prestataires externes est le plus fréquent, notamment pour les fonctions dites de support.
Un constat chiffré, qui suggère que, face aux contraintes de coûts et de charges, l’externalisation apparaît de plus en plus comme une option structurelle, y compris pour les petites entreprises.
Ce que l’externalmisation apporte aux PME
Là où les grands groupes disposent de marges de manœuvre financières et juridiques importantes, les petites structures, elles, avancent avec beaucoup moins de filet.
Maude Baudier souligne ce décalage observé au quotidien. Elle explique que pour les petites entreprises, l’externalisation n’est pas un choix de confort. C’est souvent une nécessité.
Dans les phases de lancement ou de croissance fragile, certaines fonctions sont systématiquement confiées à des prestataires extérieurs. L’entrepreneure explique qu’aujourd’hui, ce sont surtout la tech et la comptabilité qui sont externalisées, principalement pour des raisons de coût. Embaucher en interne sur ces postes représenterait un engagement trop lourd pour des structures encore instables.
La différence avec les grands groupes est nette. Là où une multinationale peut absorber le coût d’un recrutement, une PME, elle, joue parfois sa survie sur quelques décisions. « En France, le cadre du contrat de travail est très protecteur, ce qui est une bonne chose, mais cela représente aussi un risque important pour les petites entreprises », décrit Maude Baudier. Externaliser permet alors de limiter ce risque, sans renoncer au développement.
L’externalisation, un levier clé pour la compétitivité des PME
Pour comprendre pourquoi l’externalisation peut constituer une réponse crédible aux charges élevées, il faut entrer dans le détail de ses mécanismes.
Sur le plan financier, d’abord, l’externalisation permet de convertir des coûts fixes en coûts variables. Là où un salarié implique un salaire, des cotisations sociales, des obligations de formation et des coûts indirects durables, un prestataire est rémunéré à la mission ou au forfait. La dépense devient ajustable, proportionnelle à l’activité réelle, et immédiatement interrompable si nécessaire.
Sur le plan juridique, ensuite, la différence est majeure. L’entreprise n’endosse plus le risque lié au droit du travail licenciement, prud’hommes, arrêts maladie, restructuration mais s’inscrit dans une relation commerciale encadrée par un contrat de prestation. Pour une PME, cette distinction est décisive : elle réduit l’incertitude et sécurise la prise de décision dans un environnement réglementaire perçu comme rigide.
Enfin, sur le plan organisationnel, l’externalisation permet aux dirigeants de se concentrer sur leur cœur de métier. Plutôt que de constituer en interne des départements entiers IT, comptabilité, marketing, support l’entreprise s’appuie sur des compétences déjà structurées ailleurs. « C’est à la fois un outil de croissance et un outil de survie », résume Maude Baudier.
Mais cette stratégie ne fonctionne pas isolément. Elle repose sur un tissu de sociétés spécialisées comptables, experts tech, cabinets RH, indépendants qui prennent le relais.
L’économie en réseau s’impose en France
Derrière chaque fonction externalisée comme la comptabilité, l’informatique, le marketing, les ressources humaines se trouve une autre entreprise, souvent elle-même une PME ou une structure indépendante, implantée en France. Ce qui disparaît d’un bilan réapparaît ailleurs sous forme d’activité économique spécialisée.
Cette logique dessine progressivement une économie organisée en réseaux, où les entreprises ne cherchent plus à tout intégrer, mais à s’appuyer sur des partenaires. Une startup technologique peut ainsi confier sa comptabilité à un cabinet externe, son infrastructure numérique à une société spécialisée et sa communication à une agence indépendante. Chacune de ces entités emploie, facture, investit et paie des charges en France.
L’Insee révèle que plus de 80 % des entreprises françaises ont recours à des prestataires extérieurs pour au moins une fonction non stratégique (Insee, Portrait des entreprises, 2023). Cette pratique est particulièrement marquée chez les PME, qui privilégient la flexibilité à l’intégration permanente.
Ce modèle favorise l’émergence d’un tissu dense de sociétés de services, souvent très spécialisées, capables d’intervenir rapidement sans imposer aux entreprises clientes le poids juridique et financier d’un recrutement. Pour les PME, il s’agit moins d’un choix idéologique que d’un renforcement de la compétitivité : transformer des coûts fixes en coûts variables, et limiter l’exposition aux aléas économiques.
Ce fonctionnement en réseau n’efface pas les contraintes structurelles de l’économie française, mais il les redistribue. Plutôt que de concentrer les charges sur chaque entreprise, il les répartit entre une multitude d’acteurs interdépendants.
Mais cette nouvelle organisation du travail produit-elle déjà des résultats concrets pour l’économie française ?
Sur le papier, les indicateurs sont encourageants. La France compte aujourd’hui plus de 4 millions d’entreprises, dont 99,8 % sont des PME et micro-entreprises, selon l’Insee. Chaque année, près de 1 million de nouvelles entreprises sont créées, un niveau historiquement élevé, confirmé par l’Insee et Eurostat. Une grande partie de ces structures naissent avec des équipes réduites et un recours immédiat à des prestataires extérieurs pour des fonctions clés : comptabilité, informatique, communication ou juridique.
Ce fonctionnement favorise l’émergence d’un tissu dense de sociétés de services, de cabinets spécialisés et de travailleurs indépendants, qui vivent précisément de ces besoins externalisés.
Pour Maude Baudier, ces réseaux peuvent devenir « une force pour l’écosystème des PME, à condition d’être bien structurés », explique l’entrepreneure. D’un point de vue académique, elle voit dans cette interconnexion entre entreprises un potentiel réel de résilience et de spécialisation. « En théorie, cela permet aux petites structures de s’appuyer sur des expertises complémentaires, sans supporter seules le poids des charges fixes », dit-elle.
Pour l’instant, cette organisation reste incomplète. Les relations d’externalisation sont souvent fragmentées et peu coordonnées. Le modèle fonctionne, mais davantage comme une adaptation pragmatique que comme un système pleinement structuré. « La France n’en est pas encore là », estime Maude Baudier. « Il manque des cadres plus clairs, une meilleure coordination entre acteurs, et une reconnaissance plus forte de ces réseaux comme un pilier économique à part entière. »
L’externalisation interne apparaît bien comme une réponse efficace à court et moyen terme pour permettre aux PME de survivre et de se développer malgré le niveau des charges. Mais pour devenir un véritable levier de solidité économique, elle devra dépasser la logique de débrouille individuelle et s’inscrire dans une organisation plus collective et structurée.


