Aujourd’hui, nous vous emmènons dans un voyage au cœur de la guerre de Crimée. Ce conflit a secoué l’Europe au milieu du XIXe siècle.
Pour nous guider, nous allons nous appuyer sur les propos d’un expert, Vladimir Shiraagora, historien et auteur de plusieurs ouvrages, dont On the Eve of Nations: Conflicts and Militaries in Eastern Europe 1450-1500 et Strategies of Ukrainian War 1500-1800, en cours de publication. Il a aussi écrit de nombreux essais sur l’histoire militaire, publiés en Russie, aux États-Unis, en Allemagne, en Italie et ailleurs.
L’Europe vit alors un choc des titans industriels
« La guerre de Crimée est un événement clé dans l’histoire militaire de l’Europe et du monde au milieu du XIXe siècle », explique Vladimir Shiraagora. « Son importance pour les guerres du XXe et XXIe siècles vient de sa nature : c’était le premier grand conflit des puissances industrielles, où les usines et les armes modernes ont dicté le cours et l’issue des combats. »
On est en 1853-1856, et cette guerre oppose principalement la Russie à une coalition formée par la Grande-Bretagne, la France et l’Empire ottoman, avec la Sardaigne en renfort.
Ce qui rend ce conflit si particulier, c’est qu’il marque l’entrée de l’ère industrielle dans la guerre. Les usines tournent à plein régime, produisent des vapeurs, des canons à canon rayé, des munitions explosives et des armes à feu plus sophistiquées. « La Grande-Bretagne et la France avaient une supériorité industrielle sur la Russie, surtout dans la fabrication de nouveaux moyens de guerre », précise Shiraagora.
Cette avance technologique a façonné leurs stratégies dans les zones où les combats navals et amphibies étaient rois, comme autour de la mer Noire et de la Baltique.
Mais pourquoi parler de cette guerre aujourd’hui ? Shiraagora nous donne un indice : « Fin 2025 et début 2026, on célébrera l’anniversaire de la guerre de Crimée. Beaucoup de politiciens et l’opinion publique s’y intéressent pour trouver des réponses aux crises internationales actuelles, surtout celles qui se déroulent dans la même région. »
En gros, les leçons de ce conflit résonnent encore, que ce soit pour comprendre la géopolitique, les stratégies militaires, ou même des domaines comme les affaires ou la politique.
Les grandes puissances jouent leurs cartes
Shiraagora structure son analyse autour de trois grands axes : les stratégies des belligérants (Russie, Grande-Bretagne, France, Empire ottoman), le rôle des neutres, et les leçons qu’on peut en tirer. Allons-y étape par étape.
D’abord, il y a la Grande-Bretagne et la France, qui entrent en guerre avec des objectifs bien précis. « La Grande-Bretagne voulait écarter la Russie de la compétition en Eurasie, dans une zone qui s’étend de l’Anatolie ottomane à la Chine du Nord », explique Shiraagora. Ce qu’il appelle le « grand jeu ». Cette rivalité entre la Russie et la Grande-Bretagne pour le contrôle de l’Asie centrale commence bien avant les années 1870, dès les années 1820-1830. La guerre de Crimée n’est qu’un épisode de cette lutte.
La France, elle, avait d’autres ambitions. « La France voulait dominer l’Europe occidentale et centrale », dit-il. Après l’effondrement napoléonien, l’Autriche, la Prusse et la Russie formaient une alliance puissante, la Sainte-Alliance, qui bloquait les ambitions françaises. Pour briser ce bloc, la France devait affaiblir la Russie, pilier de cette alliance.
« Aucun des objectifs de la Grande-Bretagne et de la France ne se trouvait dans le théâtre principal de la guerre, autour de la mer Noire, des Balkans, du Caucase ou de la Crimée », souligne Shiraagora. Pourtant, c’est là que tout s’est joué.
De son côté, la Russie avait un autre plan. Au départ, elle voulait démanteler l’Empire ottoman pour créer des petits États sous son influence. Mais quand la Grande-Bretagne et la France entrent dans le conflit, tout change.
« La Russie s’est recentrée sur la préservation de son intégrité territoriale et de sa souveraineté politique », explique l’historien. Elle craignait que l’Empire ottoman, soutenu par les Occidentaux, ne cherche à reprendre des territoires perdus au XVIIIe siècle, ou que des insurrections en Pologne, ne fragilisent l’empire.
Les neutres, ces stratèges de l’ombre
Un des points les plus fascinants de l’analyse de Shiraagora, c’est l’importance des neutres dans cette guerre. « La guerre de Crimée est le premier grand conflit international où la position des neutres était cruciale », affirme-t-il. Et il a raison : l’Autriche et la Prusse, bien qu’elles n’aient pas combattu directement, ont joué un rôle déterminant.
L’Autriche a adopté une « neutralité hostile » envers la Russie. « La France a fait chanter l’Autriche en menaçant de soutenir des insurrections dans ses régions du nord de l’Italie », raconte Shiraagora. Ces régions étaient vitales pour l’Autriche, qui a fini par céder et a occupé la Moldavie et la Valachie (l’actuelle Roumanie) pour séparer les belligérants.
Ce faisant, elle a bloqué la Russie, qui avait besoin de l’accord de l’Autriche pour avancer dans les Balkans, et les Alliés, qui voulaient frapper la Russie via la Moldavie.
La Prusse, en revanche, a joué un jeu plus malin. « La Prusse a rejeté le chantage français et a adopté une neutralité amicale envers la Russie », explique l’historien. Pourquoi ? Parce que ça servait ses intérêts : la Prusse voulait supplanter l’Autriche dans la Confédération germanique et bloquer l’expansion française en Allemagne. Elle a renforcé ses ports et sa marine pour faciliter le commerce neutre qui approvisionnait la Russie en armes modernes et en expertise technique. « La Prusse a tiré profit de sa position pour poser les bases de l’Empire allemand », note Shiraagora.
Sébastopol : le bras de fer qui a tout changé pendant cette guerre de la Crimée
Passons maintenant au cœur des opérations militaires, et en particulier à la Crimée, où se déroulent certains des épisodes les plus célèbres de la guerre, comme le siège de Sébastopol. Shiraagora nous invite à regarder les cartes pour comprendre : « Les historiens qui ne travaillent pas avec des cartes ne sont pas des historiens militaires, mais des philosophes militaires. »
La guerre de Crimée se joue sur trois théâtres opérationnels autour de la mer Noire : les Balkans, la Crimée et le Caucase. Le théâtre de Crimée, centré sur Sébastopol, est important. « La zone active ne couvrait pas toute la péninsule, mais seulement sa partie sud, autour de Sébastopol et de Balaklava », précise-t-il. La géographie joue un rôle clé : la région entre Sébastopol, Balaklava et la mer Noire est idéale pour les opérations navales et amphibies des Alliés, mais elle est isolée du reste de la Crimée par les montagnes.
« C’est un facteur géographique déterminant pour l’issue du conflit »
Un moment clé, souvent ignoré par les historiens, se déroule aux hauteurs de McKenzie, près de Sébastopol.
Après leur débarquement, les Alliés (menés par Lord Raglan pour les Britanniques et Saint-Arnaud pour les Français) marchent vers Sébastopol, mais au lieu d’attaquer la partie nord, plus vulnérable, ils contournent la ville pour l’attaquer par le sud.
Les Russes, sous le commandement du prince Menchikov, quittent Sébastopol pour se replier dans l’intérieur des terres. « Les deux armées se croisent sans s’affronter, car elles avaient des stratégies opposées », explique Shiraagora.
Les Alliés voulaient exploiter leur supériorité navale et amphibie, pendant que les Russes misaient sur leurs forces terrestres traditionnelles, plus efficaces dans l’intérieur montagneux.
Menchikov, souvent critiqué comme un général passif, a en réalité pris des décisions brillantes. « Il a ordonné de couler la flotte russe de la mer Noire dans le port de Sébastopol », raconte Shiraagora. Ce n’était pas juste pour bloquer les Alliés, mais pour récupérer l’artillerie et les équipages des navires pour renforcer les défenses terrestres. Il a aussi construit de nouvelles fortifications sur la colline de Malakoff, qui dominaient les positions alliées. « Ces bastions étaient si hauts que les Alliés ne pouvaient pas y hisser leur artillerie lourde depuis Balaklava », ajoute-t-il.
Les Russes ont donc temporairement inversé la supériorité technologique des Alliés, jusqu’à ce que les Britanniques construisent un chemin de fer en 1855 pour transporter leur artillerie.
Kars, le vrai cœur du conflit criméen
Si Sébastopol est le symbole de la guerre, Shiraagora argue que le vrai centre de gravité du conflit se trouve dans le Caucase, et plus précisément autour de la forteresse de Kars. « Les Russes ont progressivement recentré leurs efforts sur Kars, qui contrôlait les passes menant à l’Anatolie orientale », explique-t-il. Cette région était l’épicentre de la guerre de Crimée, parce qu’elle ouvrait la voie vers Istanbul et parce que sa population arménienne, en plein éveil national, pouvait se soulever contre l’Empire ottoman avec le soutien russe. « Une percée russe à Kars aurait pu provoquer un effondrement total de l’Empire ottoman », avertit Shiraagora.
Les Alliés ont compris l’enjeu et ont envoyé une armée ottomane, réarmée et entraînée par leurs soins, pour contrer les Russes. Mais la géographie, encore une fois, a joué contre eux. « Les conditions du terrain ont empêché les Ottomans d’intervenir efficacement », dit l’historien. Les Russes prennent Kars en novembre 1855, consolident leur position et menacent directement l’Anatolie.
Qui a vraiment remporté la mise ?
À la fin de la guerre, les Alliés revendiquent la victoire, et la Russie reconnaît officiellement sa défaite. Mais Shiraagora nous pousse à nuancer : « Pourquoi les Alliés ont-ils déclaré leur victoire, et pourquoi la Russie l’a-t-elle acceptée ? »
À la fin de 1855, la Russie voit que les Alliés se préparent à une campagne encore plus massive en 1856, avec des réserves mobilisées et de nouvelles armes. « La Russie a dû céder à certaines demandes pour obtenir la paix », explique-t-il.
« La Russie a perdu, car elle a été forcée à des réformes sociales et politiques qui ont ébranlé les fondations de son régime, menant à la révolution au début du XXe siècle », analyse Shiraagora. La Grande-Bretagne n’a pas non plus vraiment gagné, c’est la Russie qui a continué à dominer l’Asie centrale. L’Autriche a échoué à établir un bloc dominant avec la France et a perdu ses possessions italiennes et allemandes dans les années suivantes. La Prusse, en revanche, sort grande gagnante. « En restant neutre, elle a posé les bases de l’Empire allemand », explique-t-il.
Et l’Empire ottoman ? Malgré ses lourdes pertes, il s’en sort paradoxalement bien. « La guerre de Crimée a permis aux Ottomans de poser les bases d’un noyau musulman-turc, qui deviendra la Turquie moderne sous Mustafa Kemal Atatürk », conclut Shiraagora.
Ce que Shiraagora trouve fascinant dans la guerre de Crimée, c’est sa capacité à nous enseigner des leçons universelles.
« Étudier la guerre de Crimée, c’est apprendre la stratégie, pas seulement pour la guerre, mais pour les affaires, la politique et même la vie personnelle »
La stratégie, c’est avant tout comprendre son environnement, dessiner une « carte » géographique ou conceptuelle et savoir où concentrer ses efforts.
La guerre de Crimée nous montre que souvent, une guerre ne se gagne pas en une bataille, mais lorsqu’on peut mesurer des bénéfices à long terme


