NANTES, 22 août (Le Parisien Matin) – Deux bidonvilles roms du quartier Doulon-Gohards, à l’est de la ville, ont été évacués le 18 août par les forces de l’ordre, entraînant le déplacement de 215 personnes et de 81 caravanes. L’intervention, menée à la demande de la mairie et de la préfecture, fut justifiée par des faits graves et l’échec de la médiation sociale.

Une intervention d’envergure

Les sites concernés furent ceux de la Papotière, des Chaupières et du Moulin des Marais 1. Ils étaient occupés depuis plusieurs années malgré des décisions de justice rendues en 2021 et 2023.

Le 18 août, les occupants reçurent l’ordre de quitter les lieux sous peine de mise en fourrière de leurs véhicules. L’opération laissa des dizaines de familles sans solution de relogement.

Neuf représentants des collectifs Roata, RomEurope et Personne à la rue ! se réunirent le 21 août à la maison de quartier de Doulon pour dénoncer les conditions de l’expulsion.

Les militants fustigèrent une mise à la rue sans « plan B » ni solution digne. Ils réclamèrent le développement de Terrains d’Insertion Temporaire plutôt que des démantèlements répétés. Les bénévoles rappelèrent que « quand une famille est délinquante dans un immeuble, on n’expulse pas tout le monde », selon Roata.

Les raisons avancées par les autorités

La mairie socialiste et la préfecture assumèrent la décision. L’adjoint Olivier Chateau évoqua un constat d’échec de la médiation. Il révéla que des signalements pour de graves faits de violences sexuelles sur mineures avaient été transmis au procureur de la République via l’article 40 du Code de procédure pénale.

Les autorités indiquèrent également que l’accès des travailleurs sociaux et des médiateurs était devenu impossible sur les sites. L’insalubrité et les nuisances furent aussi invoquées.

Après l’évacuation, de nombreuses familles tentèrent de se réinstaller à proximité. Plusieurs dizaines d’entre elles campèrent rue de la Papotière, puis route des Sables, puis à Couëron.

Dans la nuit du 20 août, un nouveau terrain à l’est de Nantes fut investi. Les occupants furent à nouveau expulsés le 21 août dans l’après-midi, au motif que le terrain bloquait l’activité d’une entreprise ou présentait des risques. Les associations dénoncèrent une condamnation à l’errance en plein été.

Vue aérienne du bidonville de la Papotière à Doulon avec des caravanes serrées et des amas de matériaux

Un face-à-face tendu entre riverains et militants

Le point presse du 21 août prit des allures de joute. Informés de la tenue de la conférence, sept riverains du quartier s’invitèrent à la rencontre.

Ils exprimèrent leur désarroi face à une dégradation constatée ces dernières années. Ils décrivirent des nuisances sonores, des rodéos urbains, des vols et une peur persistante. Un incendie parti d’un camp le 20 juillet avait nécessité l’évacuation d’habitants. Les associations accueillirent les riverains tout en rappelant qu’il ne s’agissait pas d’un débat.

L’événement fractura la majorité municipale. Les Écologistes et les élus de La France Insoumise critiquèrent ouvertement la méthode employée par la maire Johanna Rolland.

Le député Andy Kerbrat, présent sur place, accusa la métropole de ne pas créer suffisamment de Terrains d’Insertion Temporaire. L’opposition de droite et du centre réclama une conférence métropolitaine pour répartir l’accueil sur l’ensemble du territoire. La mairie maintint sa position et assuma la fin de sa tolérance.

Nantes, laboratoire d’une impasse française

L’épisode de Doulon-Gohards ne relève pas de l’accident local. Il condense, en quelques jours, toutes les contradictions de la gestion des bidonvilles dans les grandes métropoles françaises.

D’un côté, une doctrine assumée par les municipalités socialistes : tolérer l’installation le temps de construire un accompagnement social, puis évacuer quand la situation devient ingérable. De l’autre, une réalité matérielle implacable.

Les Terrains d’Insertion Temporaire, présentés comme l’alternative humaniste au démantèlement sec, restent sous-dimensionnés. À Nantes, moins d’une centaine de places pour plusieurs centaines de personnes en errance chronique. Le résultat est mécanique : chaque expulsion ne fait que déplacer le problème de quelques kilomètres.

Ce qui frappe à Doulon, c’est l’inversion des rôles. Les riverains, traditionnellement inaudibles dans le récit militant, se sont imposés au centre du débat.

Leur présence au point presse des associations a brisé le face-à-face binaire entre élus et militants. Ils ont apporté un troisième discours, celui de l’usure quotidienne, qui pèse électoralement bien plus que les communiqués.

Politiquement, la séquence est un révélateur pour la gauche nantaise. La majorité de Johanna Rolland tient depuis 2014 sur un équilibre entre socialistes, écologistes et insoumis.

Sur la question rom, cet équilibre explose. Les écologistes dénoncent une gestion sécuritaire, les socialistes revendiquent une responsabilité d’ordre public. Cette ligne de fracture, déjà observée à Rennes ou Toulouse, pourrait devenir structurante à l’approche des municipales.

Enfin, le recours à l’article 40 pour des faits de violences sexuelles présumées change la nature du dossier. Il ne s’agit plus seulement d’urbanisme ou de précarité, mais de protection de l’enfance.

C’est ce point qui a rendu l’expulsion politiquement défendable pour la mairie et difficilement attaquable pour les oppositions de droite. Il place aussi les associations dans une position intenable : défendre l’inconditionnalité de l’accueil tout en ne pouvant ignorer la gravité des signalements.

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