Washington (Le Parisien Matin) octobre 26, 2026 – Le secrétaire d’État Marco Rubio a présenté une vision globale du renouveau occidental lors de discours prononcés à Munich et à Athènes, soulignant les liens historiques et civilisationnels partagés. Cependant, ce projet stratégique se heurte à de graves contradictions internes et externes, peinant à concilier les alliances traditionnelles avec des politiques contentieuses tout en naviguant à travers de profondes divisions politiques et démographiques au sein des États-Unis.

Les relations transatlantiques et l’épreuve de la crédibilité des alliances

Les déclarations et les politiques du président Donald Trump ont mis à rude épreuve les relations avec les alliés occidentaux traditionnels de l’Amérique. Les droits de douane, les propositions visant à placer le Groenland sous contrôle américain et à faire du Canada un État américain, son traitement du président ukrainien dans le Bureau ovale et son approche à l’égard de Vladimir Poudlan ont alimenté le ressentiment et la méfiance. Ces différends soulèvent des questions quant à la fiabilité du leadership américain et à l’avenir de l’alliance transatlantique.

Dans ce contexte, le secrétaire d’État Marco Rubio a plaidé en faveur de la solidarité occidentale. Lors de ses discours à la Conférence de Munich sur la sécurité le 14 février et à Athènes le 7 octobre, il a mis en avant les liens historiques, culturels, religieux et stratégiques unissant les États-Unis et l’Europe. Son message était que leur alliance repose sur bien plus que de simples intérêts convergents : les Américains et les Européens sont les héritiers d’une civilisation commune dont ils doivent assurer l’avenir ensemble.

Les discours de M. Rubio offrent une vision cohérente du renouveau occidental. Pourtant, cette vision fait face à deux tests fondamentaux : réussir à rétablir la confiance parmi des alliés ébranlés par les politiques de M. Trump, et recueillir un large soutien au sein d’une Amérique diverse et divisée. Lues conjointement, ces interventions révèlent une vision du monde cohérente. M. Rubio considère les États-Unis et l’Europe comme faisant partie d’une seule et même communauté historique, dont la sécurité, la prospérité et la survie sont inextricablement liées. À Athènes, il a retracé cet héritage à travers la Grèce antique, Rome, le christianisme et le développement de la pensée européenne avant sa transmission de l’autre côté de l’Atlantique.

Nationalisme économique, mondialisation et menace de dépendance

Ce récit historique sert un objectif politique contemporain. M. Rubio soutient que les sociétés occidentales ont perdu confiance dans les traditions et les qualités qui faisaient leur force. Selon lui, le doute culturel s’est accompagné d’une dépendance économique, d’un affaiblissement des défenses et du transfert de la prise de décision nationale vers des institutions internationales. Le renouveau exige donc de retrouver à la fois la force matérielle et le sentiment d’une identité commune.

La mondialisation se trouve au cœur de ce diagnostic. M. Rubio affirme que les politiques menées sous la bannière du libre-échange et de l’intégration internationale ont délocalisé des industries et des emplois, affaibli la production intérieure et rendu les pays occidentaux dépendants de rivaux pour leurs biens et ressources essentiels. Sa réponse combinée associe réindustrialisation, contrôle des chaînes d’approvisionnement critiques, leadership technologique et renforcement des capacités de défense.

La Chine apparaît comme un point de référence central dans cette argumentation, même lorsqu’elle n’est pas nommée. Les préoccupations de M. Rubio concernant l’industrie manufacturière, les minéraux critiques, la technologie et la dépendance économique témoignent de la concurrence acharnée pour le contrôle des industries et des ressources de l’avenir.

Préservation culturelle et rôle de la puissance militaire

Son approche de la question migratoire ajoute une dimension culturelle à cet argumentaire économique. Dans ses deux discours, le christianisme occupe une place prépondérante dans sa définition de la civilisation occidentale. Ses appels à sécuriser les frontières nationales sont étroitement liés aux avertissements selon lesquels l’immigration de masse menace la continuité culturelle et la cohésion sociale. La sécurité aux frontières est ainsi présentée non pas simplement comme une responsabilité administrative, mais comme un moyen de préserver un mode de vie particulier.

La puissance militaire constitue un autre élément essentiel de la vision de M. Rubio. À Munich, il a cité les frappes américaines en Iran et la capture du président vénézuélien comme des exemples d’action décisive là où, selon lui, la diplomatie et les institutions internationales avaient échoué. Son argument de fond est que les déclarations et les résolutions ne suffisent pas à protéger les intérêts nationaux. La puissance exige à la fois la capacité d’agir et une volonté crédible de le faire.

Ces thèmes placent M. Rubio au cœur d’un débat de longue date sur l’ordre de l’après-guerre froide. La thèse de la « Fin de l’histoire » de Francis Fukuyama suggérait que la démocratie libérale avait supplanté ses principales alternatives idéologiques. En revanche, Samuel P. Huntington soutenait que les divisions culturelles et civilisationnelles allaient devenir des sources majeures de conflits.

Réalités géopolitiques et divisions politiques intérieures

M. Rubio rejette explicitement l’optimisme de l’après-guerre froide qu’il associe à la « Fin de l’histoire », c’est-à-dire l’attente selon laquelle le commerce, la démocratie libérale et les institutions internationales parviendraient à surmonter les rivalités nationales. Son insistance sur l’identité civilisationnelle fait écho à certains aspects du cadre théorique de Huntington. La question est de savoir si ce modèle intellectuel peut se transformer en un projet politique durable.

À l’étranger, M. Rubio fait face à un problème de crédibilité. Les partenaires européens et le Canada doivent évaluer son discours de solidarité à l’aune de la conduite de l’administration américaine. Les appels à un patrimoine commun peuvent rassurer certains publics, mais ils ne peuvent à eux seuls résoudre les différends portant sur les droits de douane, la souveraineté, les ambitions territoriales ou les engagements en matière de sécurité. La confiance dépend en fin de compte des actes autant que de la rhétorique.

Sur le plan intérieur, les fondements politiques demeurent tout aussi incertains. L’orientation de M. Rubio peut séduire les conservateurs favorables à un renforcement de l’alliance occidentale, au renouveau industriel et à l’accroissement des capacités militaires. Toutefois, les franges du mouvement MAGA de M. Trump, plus sceptiques à l’égard des interventions extérieures, pourraient s’opposer à sa justification de l’usage de la force militaire.

M. Trump a mené campagne en se présentant comme un dirigeant résolu à garder l’Amérique hors des guerres étrangères et s’est attribué à plusieurs reprises le mérite d’avoir mis fin à des conflits. Ces promesses n’empêchent pas nécessairement ses partisans d’endosser des opérations militaires limitées, mais elles mettent en lumière une tension entre l’insistance de M. Rubio sur l’exercice de la puissance et la résistance du mouvement à des engagements extérieurs prolongés.

Diversité démographique et débat sur l’identité nationale

La diversité de la population américaine constitue un autre défi. Le pays rassemble des personnes d’ascendance européenne, africaine, asiatique, indigène, latino-américaine et mixte, ainsi qu’une multitude de traditions religieuses et de perspectives séculières. L’étude sur le paysage religieux menée par le Pew Research Center pour la période 2023-2024 révèle que 29 pour cent des adultes américains ne sont affiliés à aucune religion et que 7 pour cent appartiennent à des confessions autres que le christianisme.

Ces chiffres soulignent les risques inhérents à la construction d’une vision nationale et d’un récit fondés sur l’héritage européen et la « chrétienté ». Une telle approche risque de reléguer des millions d’Américains en marge de l’identité nationale que leur gouvernement prétend défendre. Pour M. Rubio, ou pour tout homme politique envisageant une candidature à l’élection présidentielle de 2028, les conséquences pourraiênt être considérables.

Un récit civilisationnel peut mobiliser un électorat tout en en aliénant un autre, incluant des citoyens qui valorisent les traditions occidentales mais rejettent l’ascendance ou la religion comme critères d’appartenance nationale. Dans une société déjà polarisée, cette distinction revêt une importance cruciale : le désaccord politique devient d’autant plus dangereux lorsqu’il se transforme en une lutte pour déterminer dont l’identité et la citoyenneté sont pleinement reconnues.

Parallèlement, le Parti démocrate est le théâtre de ses propres luttes concernant l’avenir des États-Unis. Le programme économique progressiste défendu par le sénateur Bernie Sanders lors des primaires présidentielles de 2016 a gagné en influence, renforcé par l’émergence de candidats socialistes démocrates et progressistes. L’élection de Zohran Mamdani à la mairie de New York et la victoire d’Abdul El-Sayed lors des primaires démocrates pour le Sénat dans le Michigan témoignent de la force électorale croissante de ce mouvement.

Aux côtés de figures nationales établies telles que Bernie Sanders, la sénatrice Elizabeth Warren et la représentante Alexandria Ocasio-Cortez, MM. Mamdani et El-Sayed sont devenus des voix de plus en plus influentes dans le débat sur l’orientation du parti. Leur insistance sur les inégalités économiques, le coût de la vie et la limitation du pouvoir des entreprises vient contester l’establishment centriste du parti.

En matière de politique étrangère, les démocrates partagent toutefois largement un engagement en faveur de la coopération avec les alliés, du dialogue avec l’Organisation des Nations Unies et de l’action collective contre le changement climatique. Le consensus est en revanche moins unanime sur la mondialisation et les politiques de libre-marché : les progressistes ont contesté des accords commerciaux et des orientations économiques qu’ils estiment préjudiciables aux travailleurs, générateurs d’inégalités ou laxistes en matière de protection de l’environnement.

Ces divergences contribueront à façonner à la fois l’agenda démocrate et la sélection de son candidat à l’élection présidentielle de 2028. Bien que différentes de celles qui traversent le Parti républicain, ces divisions mettent en évidence une réalité commune : aucun des deux partis n’a arrêté une vision unifiée des priorités économiques, de l’identité nationale et des responsabilités internationales de l’Amérique.

Les États-Unis traversent un moment décisif. Le pays a besoin d’un leadership capable de rétablir la confiance avec ses alliés et de surmonter les récits politiques contradictoires qui le fracturent. Jusqu’à présent, ni le secrétaire d’État Marco Rubio ni aucune autre grande figure politique n’a démontré de manière convaincante sa capacité à relever ces deux défis. Les élections de mi-mandat du 3 novembre et l’élection présidentielle de 2028 s’annoncent ainsi cruciales pour déterminer l’avenir de l’Amérique sur le plan intérieur et sa capacité à exercer un leadership crédible à l’international.

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