PARIS, 3 juillet (Le Parisien Matin) – Le futur porte-avions français, baptisé France Libre, représente un enjeu colossal pour la souveraineté navale du pays. Alors que la construction de ce navire de 78 000 tonnes a officiellement débuté sous l’égide de Naval Group, de Chantiers de l’Atlantique et de TechnicAtome, une dépendance technologique majeure vers les États-Unis interroge.
Pour équiper son pont d’envol, la France a fait le choix stratégique d’acheter des catapultes électromagnétiques américaines, un équipement critique dont l’exportation reste soumise à une licence de Washington.
Un programme industriel sous haute tension
Le projet France Libre, évalué à environ 10 milliards d’euros, s’inscrit dans un calendrier extrêmement serré. La Marine nationale doit impérativement remplacer le Charles de Gaulle dès 2038, date à laquelle ce dernier arrivera au terme de sa vie opérationnelle. Ce remplacement est crucial pour éviter une rupture de capacité, la France ne disposant que d’un seul porte-avions. Le moindre retard dans le planning de construction, qui s’étend sur une période de 12 ans, pourrait laisser la France sans aucun pont d’envol opérationnel pendant plusieurs mois, voire des années.
La Direction générale de l’armement (DGA) coordonne ce programme titanesque qui mobilise près de 800 entreprises, dont une vaste majorité de PME. La complexité réside dans la synchronisation parfaite des étapes de fabrication, allant de l’assemblage des blocs de coque à Saint-Nazaire jusqu’aux essais en mer prévus en 2036.
Le défi technologique des réacteurs K22
Au cœur du navire, la propulsion nucléaire constitue le segment le plus délicat. TechnicAtome, expert historique des réacteurs navals, a été chargé de concevoir deux réacteurs à eau pressurisée de type K22. Ces unités, bien plus puissantes que les K15 équipant le porte-avions actuel, sont indispensables pour alimenter les catapultes électromagnétiques ainsi que les systèmes radar et d’armes à énergie dirigée du futur bâtiment.
La production de ces composants nucléaires a déjà débuté, avec notamment la fabrication des enceintes de confinement des réacteurs à Cherbourg.
« Cette unique dépendance, sur un programme par ailleurs sourcé à plus de 90 % en France, est le plus aigu des problèmes industriels que Paris doit résoudre avant 2038 », indique le rapport sur le sujet.
La maîtrise de ces réacteurs est le pilier central sur lequel repose toute l’architecture du bâtiment.

La question sensible des catapultes américaines
Le choix d’opter pour le système américain EMALS (Système de catapultage électromagnétique pour aéronefs) de General Atomics, plutôt que de développer une solution souveraine, illustre les arbitrages pragmatiques opérés par la France. Ce système permet d’opérer simultanément des phases de catapultage et d’appontage, tout en supportant une large gamme d’appareils, du drone léger à l’avion de guet aérien E-2D Hawkeye.
Cependant, cette décision place la France dans une position de dépendance politique. Bien qu’une licence d’exportation ait été accordée en 2022, le climat politique international incite Naval Group à préparer des solutions de repli, au cas où Washington déciderait de suspendre son autorisation. Développer une alternative française en urgence introduirait des risques techniques incompatibles avec le calendrier de livraison fixé pour 2038.
Un écosystème industriel à préserver
Au-delà de la prouesse navale, le programme France Libre agit comme un moteur pour la base industrielle et technologique de défense française. En conservant la fabrication sur le territoire national pour plus de 90 % des composants, Paris préserve des savoir-faire rares dans les domaines de la forge lourde, de l’ingénierie nucléaire et de la construction navale.
Le succès de ce programme repose sur la capacité de ces 800 fournisseurs à respecter les délais de livraison. Toute défaillance, qu’il s’agisse d’une faillite ou d’un retard de production, aurait des conséquences en cascade sur la date de mise en service du bâtiment. Le porte-avions, conçu pour servir jusqu’en 2060, engage ainsi la puissance navale de la France pour le prochain demi-siècle.


