Nous parlons du temps avec une facilité déconcertante. Nous disons qu’il « passe », qu’il « s’accélère », que « nous n’en avons pas ». Et pourtant, comme le rappelait Paul Valéry, cette aisance est trompeuse : « si nous comprenons ce que nous disons en employant le mot temps dans une phrase, c’est parce que nous parlons vite ». Dès qu’on isole le mot de son contexte, il se transforme en énigme.
Le physicien et auteur Étienne Klein en fait le constat : « Le temps est désigné par un substantif, mais quelle est donc la substance qui mérite d’être appelée le temps ? Est-il une entité physique, une production de la conscience, un fleuve qui s’écoule ou encore une invention culturelle liée au langage ? »
Les métaphores piégées
Nous parlons de cette notion comme d’un fleuve. Mais cette image est paradoxale : un fleuve ne peut s’écouler que dans un lit qui, lui, ne s’écoule pas. Alors, dans quoi le temps s’écoule-t-il ? Étienne Klein souligne l’absurdité logique de certaines expressions : « Dire que le temps a une vitesse, c’est affirmer qu’il change son rythme d’écoulement par rapport à son propre rythme d’écoulement, ce qui n’a aucun sens. »
La métaphore du fleuve conduit immédiatement à des impasses. Et si, finalement, ce n’était pas ce qui passe, mais ce qui fait passer la réalité ? « Dire que le temps passe revient à dire qu’un chemin chemine », ironise le physicien.
Philosophes contre physiciens : qui a autorité sur ce sujet ?
Depuis Aristote jusqu’à Heidegger, en passant par Saint Augustin, Kant ou Bergson, les philosophes ont élaboré des systèmes cohérents et séduisants. Mais tous divergent, et la question demeure : lequel dit vrai ?
Les doctrines se divisent en deux grandes catégories. Celles qui voient le temps comme une chronologie indépendante de l’observateur, et celles qui le considèrent comme une production de la conscience. Étienne Klein met en garde contre le « paradoxe de l’ancestralité » : « Si le temps dépend de la conscience, comment a-t-il pu exister avant l’apparition des êtres conscients ? » Un problème d’autant plus grave que l’univers a existé pendant près de 10 milliards d’années avant l’homme.
Le mystère du « moteur du temps »
Et si le temps ne dépend pas de la conscience, doit-on le considérer comme une entité physique ? Là encore, un mystère surgit : qu’est-ce qui fait qu’un instant présent se renouvelle sans cesse ? Ce mécanisme, que Klein appelle le « moteur du temps », reste inconnu. « Nous ne savons toujours pas ce qui fait que l’instant présent est aussitôt remplacé par un autre », rappelle-t-il.
Les physiciens tentent de répondre en cherchant à unifier la relativité générale et la mécanique quantique. Mais pour l’instant, ce moteur échappe à toute description rigoureuse.
Le piège du langage
Peut-on alors compter sur le langage ? L’expérience prouve le contraire. Le mot « temps » est d’une polysémie redoutable : il désigne la durée, la simultanéité, le changement, la vitesse, le devenir. Il peut dire une chose et son contraire. « L’intersection de tous les sens qu’on donne au mot temps est nulle », constate Étienne Klein.
De surcroît, nous parlons de multiples « temps » : biologique, psychologique, cosmologique, géologique… comme si chaque domaine avait le sien. Mais une seconde reste une seconde, qu’elle soit mesurée dans un laboratoire ou vécue dans notre subjectivité. Ce ne sont pas plusieurs temps, mais des temporalités différentes inscrites dans le même cadre.
Quand la physique mathématise tout
La physique s’est emparée du problème en l’inscrivant dans les équations. Galilée fut le premier à introduire la variable t pour décrire la chute des corps. Newton en fit le socle de sa mécanique. Mais son temps, absolu et indifférent à ce qui se passe dans l’univers, ne ressemblait en rien à ce que nous expérimentons.
Puis Einstein est venu bouleverser cette conception. En 1905, il démontra que le temps newtonien n’existait pas. « Il y a autant de temps propre qu’il y a d’observateurs », explique Klein. Nos montres ne marquent pas le même temps si nous voyageons à des vitesses proches de celle de la lumière. Cette idée n’est donc pas universelle, mais relative.


