Dans une tribune publiée dans Politis, Nadège Abomangoli, vice-présidente insoumise de l’Assemblée nationale, et Aurélien Taché, député LFI du Val-d’Oise, demandent à « en finir avec une certaine idée de la francophonie ».
Cette francophonie serait figée dans une vision nostalgique, élitiste, et empreinte d’une image idéalisée de la France coloniale. Pour ces élus, il n’est plus possible de continuer à organiser des sommets diplomatiques qui, à leurs yeux, ne débouchent sur rien de concret, alors que la réalité linguistique mondiale évolue à grande vitesse.
La fin d’un « français de France » dominant
Dans son rapport d’information présenté à l’Assemblée nationale il y a quelques jours, Aurélien Taché conclut que la francophonie doit désormais rompre avec toute forme de domination culturelle.
Après deux ans de travail et près de 200 auditions de diplomates, d’artistes, de linguistes, d’universitaires, il propose de concevoir la langue française comme un bien collectif mondial. À ses yeux, l’avenir de la francophonie ne peut être que « anti-impérial et décolonial ».
Ce rapport fait écho au colloque qu’il organisait en juin, où Jean-Luc Mélenchon avait relancé l’idée de « créolisation » de la langue française. Une idée qui fait bien sûr polémique
« Nous ne cherchons pas la controverse »
Dans leur tribune, Nadège Abomangoli et Aurélien Taché se disent victimes des attaques de la droite, qu’ils décrivent comme obsédée par la moindre parole de La France Insoumise. La droite conservatrice serait en train de fabriquer des polémiques pour effrayer et mobiliser ses soutiens en dépeignant la menace d’une LFI présentée comme « anti-France ».
Mais que proposent réellement les deux députés insoumis ? Ils disent que le français n’est pas la propriété de la France. Il appartient à tous ceux qui le parlent et se transforme constamment. Ils souhaitent donc déconstruire l’idée que seul le « français de France », compris comme le français parisien académique, ferait autorité, pour affirmer une francophonie fondée sur l’égalité des peuples. Dans cet espace linguistique global, le français deviendrait un idiome parmi d’autres, « créolisé », c’est-à-dire infusé des usages et des accents de chacun.
Une francophonie qui change de visage
Les chiffres donnent matière à réflexion. D’ici 2050, 70 % des francophones vivront en Afrique, et la grande majorité seront des jeunes. Ces millions de locuteurs apportent à la langue française leurs mots et leurs sonorités. Pour LFI, ce constat signifie que la France métropolitain n’a plus de rôle privilégié à revendiquer. Le français, affirment-ils, appartient aux 350 millions de personnes qui le font vivre, l’adaptent, le transforment, et non aux institutions parisiennes.
Dans leur texte, Abomangoli et Taché dénoncent l’idée selon laquelle la France devrait continuer à fixer la norme. Ils rejettent la vision de la langue comme un « patrimoine précieux » à préserver dans un musée et veulent la concevoir comme un levier pour des coopérations scientifiques, culturelles ou spatiales, au service d’idéaux tels que l’anti-impérialisme et la paix.
L’Académie française, symbole d’une vision dépassée ?
L’Académie française est particulièrement critiquée par ces députés car elle est perçue comme un bastion d’une hiérarchie qui placerait le « français parisien » au sommet et relèguerait les autres variantes au rang de curiosités folkloriques. Pour eux, cette approche reproduit des rapports de domination, hérités de la période coloniale.
« La langue s’étend, elle ne se décentre pas »
La regrettée Hélène Carrère d’Encausse, ancienne secrétaire perpétuelle de l’Académie française, défendait une vision totalement différente. Pour elle, la francophonie n’a jamais signifié une perte de centralité pour la France. « La langue française ne se décentre pas, elle s’étend », affirmait-elle dans Le Figaro. Elle y voyait la preuve de la vitalité du français, qui séduit encore aujourd’hui des millions de personnes.
Elle rappelait que tous les francophones, où qu’ils vivent, se sentent liés à la langue de Voltaire et de Chateaubriand. Et à ceux qui affirmaient que le français serait devenu « moins français que francophone », elle répondait sans hésiter : « Non, certainement pas. La langue française est notre patrimoine, et elle est éternelle. »


