Paetongtarn Shinawatra, Première ministre et héritière d’une lignée politique influente, a été destituée par la Cour constitutionnelle du pays. La décision repose sur un appel téléphonique avec Hun Sen, l’ancien chef du gouvernement cambodgien, qui a été rendu public et a provoqué un véritable scandale.
Depuis 2008, cinq premiers ministres ont été chassés de leurs fonctions par les juges. Pour beaucoup d’observateurs, le poids de l’armée et des institutions conservatrices dans la vie politique thaïlandaise se sont encore fait sentir.
Un appel qui change tout pour Paetongtarn Shinawatra
Une conversation téléphonique, tenue le 15 juin, entre Paetongtarn Shinawatra et Hun Sen est à l’origine de l’affaire. Ce dernier est une vieille connaissance de la famille : proche du père de Paetongtarn, Thaksin Shinawatra, il l’a vue grandir et elle l’appelait même “oncle”.
Dans l’appel, Paetongtarn critique un haut gradé de l’armée thaïlandaise responsable des forces stationnées à la frontière. Dans un pays où l’armée joue un rôle central, ces propos ont été jugés inacceptables. Hun Sen, furieux après avoir été qualifié de “peu professionnel” dans sa gestion de la communication politique, a décidé de publier l’enregistrement. Un règlement de comptes qui ferait des envieux chez la mafia sicilienne.
Vendredi, six juges sur neuf ont voté pour sa destitution. Le tribunal dit que Paetongtarn Shinawatra a manqué aux exigences éthiques liées à sa fonction. Le fait d’avoir entretenu une relation personnelle avec un responsable étranger, combiné à ses critiques de l’armée, a suffi à convaincre la Cour qu’elle avait porté atteinte à l’intérêt national.
La Première ministre a défendu sa position en expliquant que sa démarche visait à maintenir des canaux de communication ouverts avec Hun Sen, afin d’éviter une escalade entre les deux pays. Mais ses arguments n’ont pas pesé face au jugement.
Une Première Ministre qui trinque
Peu après cet appel, les relations entre la Thaïlande et le Cambodge se sont tendues. Les semaines suivantes, une confrontation armée a éclaté à la frontière. Pendant cinq jours, les combats ont fait plusieurs dizaines de morts et poussé plus de 260 000 habitants à quitter leurs foyers.
Cette séquence a renforcé l’image d’une dirigeante imprudente. Pour ses partisans, elle a au contraire servi de bouc émissaire dans un système où tout dirigeant civil doit composer avec les militaires
Paetongtarn, âgée de 39 ans, n’était arrivée au pouvoir qu’en 2023 après la destitution de Srettha Thavisin, également renversé par la Cour. Son accession avait marqué le retour en force de la famille Shinawatra, très populaire auprès d’une partie de la population.
Mais l’histoire se répète : son père, Thaksin, avait été renversé par un coup d’État militaire en 2006, et sa tante Yingluck avait été écartée en 2014 par la même Cour constitutionnelle. Avec ce nouvel épisode, la dynastie politique la plus marquante des vingt dernières années se retrouve affaiblie, même si Thaksin conserve encore une influence considérable dans les coulisses.
Et maintenant ?
Le parti Bhumjaithai, partenaire de coalition mais idéologiquement conservateur, a annoncé disposer d’assez de soutiens pour former un nouveau gouvernement autour de son chef, Anutin Charnvirakul. Celui-ci a déjà exposé ses priorités : régler la question frontalière avec le Cambodge et organiser de nouvelles élections d’ici quelques mois.
En attendant, un gouvernement intérimaire assure la transition. Le Pheu Thai, parti de Paetongtarn, n’a plus qu’un seul candidat officiel en réserve : Chaikasem Nitisiri, un vétéran de 77 ans. Mais la probabilité de voir le camp Shinawatra conserver la direction du pays semble de plus en plus faible.
Une démocratie sous étroite surveillance
Depuis les années 1930, la Thaïlande a connu plus d’une douzaine de coups d’État militaires. Ces dernières décennies, c’est la justice qui a pris le relais de l’armée pour renverser des gouvernements. Les dirigeants élus doivent composer avec une constitution taillée sur mesure pour limiter leur marge de manœuvre, un Sénat en grande partie nommé et un appareil judiciaire souvent aligné sur les positions de l’éstablishment royaliste et militaire.
L’éviction de Paetongtarn ne fait donc que confirmer une réalité connue des Thaïlandais : le pouvoir civil reste fragile, et les dirigeants élus risquent constamment d’être balayés par les institutions.


