Depuis plus de sept décennies, Taiwan vit sous la menace d’un conflit avec la Chine. Pékin considère toujours l’île comme une province à “réunifier”, quitte à employer la force, tandis que Taipei se revendique comme une démocratie indépendante, héritière d’un gouvernement qui s’y est réfugié en 1949 après la victoire communiste sur le continent.
Pendant longtemps, ce différend semblait contenu par un fragile statu quo, chacun évitait de franchir la ligne rouge qui pourrait déclencher une guerre.
Mais ces dernières années, la situation a évolué : exercices militaires massifs autour de l’île, incursions répétées d’avions et de navires chinois, intensification des alliances entre Taiwan et les puissances occidentales, et rhétorique plus tranchée de part et d’autre.
L’élection en 2024 du président Lai Ching-te, perçu à Pékin comme un partisan affirmé de l’indépendance, a ressuscité le spectre de la guerre. Le président chinois Xi Jinping a fixé un cap clair à son armée : se préparer à une possible opération contre Taiwan d’ici à 2027.
Suite à cela, les États-Unis renforcent leurs liens avec Taipei, et les pays voisins, comme les Philippines, s’inquiètent de se retrouver entraînés dans un conflit qui bouleverserait tout l’Indo-Pacifique.
Les Philippines, à deux doigts d’être aspirées par ce problème
À Manille, la déclaration de Ferdinand Marcos Jr., président des Philippines a choqué certains haut-placés chinois. Marcos Jr. a été accusé par la Chine de “jouer avec le feu” après avoir dit que son pays ne pourrait éviter d’être impliqué en cas de guerre entre Pékin et Washington autour de Taiwan, Marcos répond que ses propos ne sont que “la simple réalité des faits”.
“Nous ne voulons pas de guerre. Mais si un conflit éclate autour de Taiwan, que cela nous plaise ou non, nous serons entraînés dans ce chaos”, a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse au palais présidentiel.
Il ne s’agissait pas d’une provocation, mais un rappel que Manille a déjà préparé un plan pour évacuer les quelque 150 000 travailleurs philippins installés à Taiwan en cas d’escalade militaire.
“On ne peut pas les laisser sur place. Même contre notre volonté, même en traînant des pieds, nous serions forcés d’agir”, a-t-il insisté.
Les relations entre la Chine et les Philippines sont déjà compliquées par des différends territoriaux dans la mer de Chine méridionale. Pékin revendique presque toute la zone,bien qu’une décision arbitrale internationale rendue en 2016 ait invalidé ces prétentions et reconnaît à Manille des droits sur le “West Philippine Sea”, situé dans sa zone économique exclusive.
Marcos regrette que les fonds destinés à défendre cette zone soient autant détournés de projets sociaux essentiels comme le logement ou l’emploi. “Nous préférerions investir dans notre développement, mais la menace est là, et nous ne pouvons l’ignorer.”
Taiwan, un voisin qui inquiète
Lors d’un entretien en Inde, le président philippin a expliqué que, pour des raisons purement géographiques, il serait impossible à son pays de rester en dehors d’un affrontement sino-américain autour de Taiwan. L’île, alliée des États-Unis et située à faible distance des côtes philippines, est vue par de nombreux analystes comme un point chaud pouvant déclencher un conflit majeur dans la région indo-pacifique.
Pour Marcos, la priorité, dans un tel scénario, serait d’assurer la sécurité des travailleurs philippins sur place. “C’est avant tout un problème humanitaire”, a-t-il insisté.
En réponse, le ministère chinois des Affaires étrangères a exhorté Manille à respecter le principe “d’une seule Chine” et à ne pas “se mêler des affaires intérieures” de Pékin.
Pendant ce temps, à Taiwan, le président Lai Ching-te connaît une baisse de popularité. Un récent sondage le crédite de seulement 28 % de satisfaction, un recul lié à plusieurs revers politiques et aux critiques de son approche vis-à-vis de la Chine. Une partie de la population lui reproche de se concentrer sur la confrontation avec Pékin plutôt que sur les questions économiques et sociales.
Taiwan tente de se défendre
Sur l’archipel de Penghu, à une cinquantaine de kilomètres de Taiwan, les sirènes retentissent, des explosions simulées éclatent : les autorités testent leur capacité à réagir en cas d’attaque réelle.
Ces îles seraient parmi les premières cibles potentielles de Pékin. Pourtant, même au sein du gouvernement, certains doutent de l’efficacité de ces entraînements. “Avec seulement quelques personnes ici, ce sera impossible de gérer des milliers de sinistrés”, admet un responsable.
Le vice-ministre taïwanais des Affaires étrangères, Wu Chihchung, ne cache pas la gravité de la situation : “La population doit comprendre que la Chine se prépare à envahir Taiwan. Face à un adversaire aussi grand, Taiwan seule ne pourra jamais être prête.”
Depuis l’arrivée au pouvoir de Lai Ching-te, Pékin a augmenté sérieusement ses manœuvres militaires : exercices à munitions réelles, encerclement complet de l’île par navires et avions, et même utilisation croissante de “tactiques de zone grise”, des actions graduelles et difficiles à contrer, comme l’envoi de navires de garde-côtes dans les eaux taïwanaises ou de bateaux sans immatriculation qui franchissent la ligne médiane du détroit.
À Penghu, les pêcheurs affirment que la situation est plus inquiétante que jamais. “Avant, on allait jusqu’en Chine continentale. Aujourd’hui, même dans nos eaux, on croise les navires chinois. Les pêcheurs ont peur”, explique Yen Te-Fu, responsable de l’association locale.
Inspirée par la guerre en Ukraine, Taiwan cherche aussi à accélérer sa production d’armes asymétriques, comme de drones militaires. Mais les chiffres restent loin des objectifs fixés pour 2028.
Pour Gene Su, dirigeant de Thunder Tiger, l’un des fabricants, “l’invasion russe a été un signal d’alarme. Nous avançons, mais pas assez vite.”


