Le milliardaire Olivier Bouygues, ainsi que quatre autres individus, seront jugés en mars 2026 pour destruction d’oiseaux protégés sur son domaine de la Ferté-Saint-Aubin, en Sologne.
Cette affaire a été révélée suite à une perquisition menée par l’Office français de la biodiversité et la gendarmerie d’Orléans, qui a mis au jour un charnier d’oiseaux protégés.
Les autorités ont découvert non seulement des carcasses, mais aussi des pièges interdits et des documents listant les espèces à éliminer. Les investigations ont révélé que ces pratiques illégales étaient en cours depuis plusieurs années, avec une intensification au printemps, période cruciale pour la reproduction des oiseaux.
J’ai formulé plusieurs questions, d’une part à Yann Libessart, responsable de la communication au sein de la Ligue de Protection des Oiseaux, afin de saisir les enjeux que cette affaire pourrait engendrer sur l’environnement.
Quelles espèces protégées sont concernées par cette affaire ?
D’après la presse, parmi les espèces concernées se trouveraient des aigrettes garzettes, des buses variables et des faucons crécerelles, qui sont des espèces protégées par la loi et dont la destruction est strictement interdite et normalement sévèrement punie jusqu’à 150 000 € d’amende et 3 ans d’emprisonnement.
Quels sont les impacts de la disparition de ces oiseaux protégés sur l’écosystème ?
Ces oiseaux sont des prédateurs qui régulent notamment les populations d’invertébrés et de petits mammifères. Si la loi n’était pas appliquée avec des sanctions exemplaires, cela renforcerait le sentiment d’impunité de ceux qui ne respectent pas la préservation de la biodiversité.
Comment cette histoire pourrait-elle influencer les politiques et quelles sont les prochaines étapes pour la LPO ?
Cette affaire rappelle l’importance de l’OFB dans l’application des réglementations environnementales et montre que les privilèges ne dispensent pas de respecter la loi.
La LPO se portera partie civile afin de demander des sanctions exemplaires à la hauteur du préjudice écologique subi. Notre objectif est que les espèces sauvages et leurs habitats naturels soient correctement protégés.
Qu’est-ce que cela dit de nous comme société que des milliardaires puissent faire ce qu’ils veulent pratiquement sans impunité ?
Ce sont les deux questions qui me sont venues naturellement ; j’ai donc interrogé Camille Beaudoin, philosophe, dans le but d’explorer les éclaircissements que la philosophie pourrait nous apporter en ce moment.
Au premier abord, cela pose une question centrale : est-ce que la richesse donne systématiquement un sentiment de puissance sur la nature ? Quitte à la détruire au détriment du respect de la vie et de la moralité.
On peut penser à l’époque où Elon Musk avait racheté Twitter pour plusieurs milliards de dollars, alors que cette somme aurait pu sauver 65 % de la biodiversité mondiale.
Tous les plus grands milliardaires de ce monde s’endorment chaque soir en sachant qu’ils pourraient sauver la biodiversité et enrayer la famine tout en restant riches, mais ne font rien.
Ainsi, nous pourrions dire que la richesse tue la moralité, mais cela serait peut-être une conclusion trop rapide.
Tout ceci me fait également penser au « Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes » de Rousseau, où la puissance de l’homme riche est une forme illusoire. Car le jour où vous lui enlevez tous les apparats qui lui permettent de se qualifier d’homme riche, ce qui se traduit dans sa puissance militaire, ses protections, tous ses biens matériels, et que vous le mettez face à face, nu, avec un homme de nature que l’on pourrait qualifier d’aborigène aujourd’hui pour un combat à mains nues, l’homme riche perdrait à coup sûr. Car il n’a aucune puissance du corps ; ses sens ne sont aucunement aiguisés comparativement à l’homme forgé par la nature et qui n’a fait qu’un avec elle toute sa vie.
On remet en question la notion de puissance : est-elle par essence faite par l’accumulation des biens extérieurs, ou bien émerge-t-elle par la symbiose de la nature en nous et de sa maîtrise ?
En cela, la richesse et tous ses apparats ne sont qu’un sentiment illusoire de puissance, puisque la vraie puissance est dans celui qui ne fait qu’un avec la nature et non dans celui qui la détruit.
Car la détruire ne reflète-t-il pas une petitesse d’esprit ? Un manque de lucidité, de ce qui nous permet d’être ?
Ce qui fait penser à Socrate, qui dit que celui qui commet l’injustice la fait par ignorance des causes.
La puissance de l’homme riche est plutôt un égo individualiste surdimensionné qui, pour démontrer son pouvoir et ne pas admettre son impuissance face à l’immensité, ne peut que se mettre à détruire pour se rassurer lui-même.
Maintenant, l’homme riche en soi, dénué de moralité pour la vie dans toute sa diversité, ne pourrait exister si les règles de la société et de l’économie lui avaient empêché d’agir pour gagner autant de puissance grâce à la destruction de la nature, et si également les hommes n’étaient pas autant dépendants des services qu’il offre.
Alors, pour empêcher cela, devons-nous encore idolâtrer ce genre de vie ? Devons-nous encore dresser ce mode de vie comme modèle à suivre ?
Ce qui me renvoie encore à Rousseau, entre l’amour de soi et l’amour-propre, car cette distinction ne renvoie plus à la puissance et à la richesse, mais à la moralité.
L’amour de soi nous renvoie à notre propre conservation et à ce qui nous satisfait, mais cela nous renvoie surtout à tout ce qui nous permet d’être, à cette recherche envers soi qui nous permet de réaliser que nous sommes tous liés à tout ce qui est : l’eau, la terre, l’air, le feu, et plus encore. Quand nous voyons, grâce à l’avancée de la vision scientifique, tous nos atomes ont été dans divers milieux avant d’arriver jusqu’à nous. L’exemple le plus flagrant est l’hydrogène qui compose une grande partie de notre corps et qui date du Big Bang. Donc, l’amour de soi renvoie à l’amour de cette histoire cosmique et terrestre qui nous permet tous d’être de manière consciente et sensible.
Alors que l’amour-propre renvoie à la comparaison avec autrui, se donner plus de puissance envers l’autre pour avoir plus de pouvoir, se voir que de manière individuelle au détriment des autres pour augmenter sa vision narcissique de soi.
Et pour terminer, l’origine de l’inégalité parmi les hommes selon Rousseau, c’est quand un homme s’est mis à clôturer un terrain et a dit aux autres : « Ceci est à moi. » Le problème, ce n’est pas ce qu’il a fait, mais c’est quand tout le monde l’a cru.
« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargné au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne. »
En cela, c’est à l’humanité de se réveiller et d’être en phase avec cette puissance de la nature infinie en nous, en étant en symbiose avec elle et non contre elle, et enfin de se dire que si nous voulons que cela change, il faut arrêter de donner et d’idolâtrer ceux qui sont à l’origine des inégalités et de l’injustice en détruisant la seule terre que nous avons en commun. Car leur puissance n’est qu’illusoire, narcissique et immorale.


