Qui aurait cru qu’un jour, le marchand de sable s’appellerait… Mélatonine ? Entre troubles du sommeil, neurodivergence et comprimés magiques, la Dr Moya Vandaleur tire la sonnette d’alarme : nos petits insomniaques comptent de moins en moins les moutons, préférant avaler cette hormone censée réguler leurs nuits agitées.
Un médicament qui rassure les parents, mais que dit la science ?
Dans son intervention, la Dr Moya Vandaleur, spécialiste en pneumologie pédiatrique et médecine du sommeil à l’Hôpital Royal pour Enfants de Melbourne, insiste :
« Le sommeil est fondamental pour la santé optimale et le bien-être global des enfants et des adolescents, et les troubles du sommeil sont un problème vraiment courant, touchant entre 10 et 20 % des enfants au développement typique et plus de 80 % de ceux ayant des troubles neurodéveloppementaux ou des comorbidités psychiatriques. »
L’insomnie pédiatrique n’est pas un caprice passager. Privés de sommeil réparateur, les enfants voient leur comportement, leurs capacités cognitives, leur santé physique et mentale se détériorer, parfois de manière durable.
Si les approches comportementales restent le premier traitement, la mélatonine s’impose progressivement comme solution pharmacologique, surtout chez les enfants neurodivergents. Mais son utilisation croissante, en dehors des cadres réglementaires stricts crée une banalisation d’un traitement qui reste, au fond, un médicament.
Melatonine : un risque mal encadré ?
Les études cliniques sur l’efficacité de la mélatonine chez les enfants sans trouble du neurodéveloppement sont très rares. Seules quelques études randomisées et contrôlées existent, portant sur environ 200 enfants au total, un chiffre dérisoire au regard du nombre d’enfants qui en consomment. Ces recherches ont majoritairement concerné des enfants d’âge scolaire et des adolescents souffrant d’insomnie chronique, avec des durées d’étude très courtes, allant d’une semaine à trois mois seulement. Et il n’existe aucune étude sur l’utilisation occasionnelle, pourtant courante en pratique.
Les résultats montrent généralement un effet positif modéré, avec une diminution du temps d’endormissement et parfois une augmentation de la durée du sommeil, mais rien de miraculeux.
Les doses testées allaient de 0,5 à 5 mg, et les effets secondaires rapportés étaient bénins mais encore une fois, sur des périodes très courtes. L’impact d’un usage prolongé reste inconnu.
Une explosion de la consommation chez les enfants américains
Une étude américaine a révélé que plus de 18 % des enfants âgés de 5 à 9 ans avaient reçu de la mélatonine au cours du dernier mois. Plus choquant encore : beaucoup d’enfants d’âge scolaire ou préadolescents en prenaient depuis 18 à 21 mois en moyenne. Même chez les moins de six ans, près de 6 % en avaient consommé récemment, souvent pendant des périodes prolongées.
Entre 2017 et aujourd’hui, la proportion d’enfants américains ayant reçu de la mélatonine est passée d’environ 1 % à plus de 18 %. Une progression fulgurante.
Dans une autre étude portant sur plus de 11 000 enfants de 9 à 16 ans suivis entre 2016 et 2022, environ 12 % déclaraient avoir pris de la mélatonine, avec un usage qui augmentait avec l’âge. Cette étude a également mis en lumière des différences ethniques : l’utilisation était la plus élevée chez les enfants blancs (près de 16 %) et la plus faible chez les enfants asiatiques non hispaniques.
Les facteurs associés à l’usage de la mélatonine étaient nombreux : problèmes d’endormissement, mais aussi anxiété, dépression, usage prolongé des écrans, troubles de l’attention, et même un faible niveau d’acceptation parentale de l’enfant. Fait frappant : les enfants vivant dans des quartiers défavorisés utilisaient moins la mélatonine, bien qu’ils soient plus nombreux à souffrir d’insomnie.
Ce qu’il y a de caché dans la mélatonine
Au-delà de son usage massif, la qualité des produits disponibles est alarmante. Une étude canadienne a analysé 31 suppléments : la teneur en mélatonine variait de -83 % à +478 % par rapport à ce qui était indiqué sur l’étiquette. Dans un quart des produits, ils ont même trouvé de la sérotonine, un autre neurotransmetteur, qui n’est pas censé s’y trouver.
Des analyses menées en 2023 aux États-Unis sur 25 marques de bonbons à la gélatine (gummies), la forme préférée des enfants ont révélé que 88 % d’entre eux étaient mal étiquetés, certains contiennent jusqu’à 347 % de la dose indiquée. Certains gummies contenaient également du CBD. Selon les chercheurs, consommer ces bonbons pourrait entraîner des concentrations plasmatiques 40 à 130 fois supérieures aux taux naturels chez de jeunes adultes.
Même constat dans une vaste étude de la FDA portant sur 110 produits vendus sans ordonnance, destinés en particulier aux enfants : la quantité réelle de mélatonine variait de 0 à 667 % de la dose indiquée. Certains produits contenaient jusqu’à 60 mg par portion, soit des doses potentiellement toxiques pour un enfant.


