L’autonomie stratégique par l’éthique
Le constat de Pedro Sánchez est sans appel : l’Europe ne peut plus se contenter de réagir aux décisions prises à Washington ou ailleurs. Face à l’imprévisibilité de Donald Trump, qui menace d’imposer un embargo commercial total à l’Espagne en raison de son refus d’augmenter massivement son budget militaire, Madrid choisit la voie de la fermeté. Cette indépendance se manifeste par l’interdiction faite aux forces américaines d’utiliser les bases militaires de Rota et Morón pour des opérations en Iran, un conflit que l’Espagne juge illégal. En agissant de la sorte, le gouvernement espagnol prétend offrir un modèle moral de l’UE fondé sur le respect scrupuleux du droit international, loin de toute obéissance servile aux intérêts extérieurs.
Sánchez estime que le vide laissé par le désengagement américain en matière de coopération multilatérale doit être comblé par une Europe audacieuse. En se positionnant comme le fer de lance de cette transition, l’Espagne espère entraîner ses voisins vers une souveraineté qui ne sacrifie pas ses valeurs sur l’autel de la realpolitik. L’ambition affichée est claire : faire en sorte que chaque décision prise à Bruxelles soit passée au crible d’un modèle moral de l’UE renouvelé et exigeant.
Une diplomatie sans doubles standards
Le point de rupture le plus visible de cette nouvelle doctrine concerne la situation au Proche-Orient. Sánchez est devenu l’un des critiques les plus acerbes de la politique menée par Benjamin Netanyahu, dénonçant une violation « flagrante » des droits humains à Gaza et au Liban. Cette posture a mené à une rupture diplomatique sans précédent, marquée par le rappel des ambassadeurs et un embargo total sur les ventes d’armes vers Tel-Aviv. Pour le Premier ministre espagnol, l’Europe perd sa crédibilité lorsqu’elle applique des critères variables selon les zones de conflit. Défendre l’Ukraine tout en restant silencieux sur le sort des civils palestiniens est, selon lui, une erreur stratégique majeure.

L’héritage historique et la vision d’avenir
La trajectoire actuelle de l’Espagne est profondément marquée par les leçons du passé, notamment le traumatisme de la guerre d’Irak en 2003. À l’époque, le gouvernement espagnol s’était aligné sur Washington malgré une opposition populaire massive. Sánchez utilise ce souvenir pour justifier sa méfiance actuelle envers les interventions militaires unilatérales. Il considère que le véritable leadership consiste à savoir dire « non » lorsque les principes fondamentaux sont menacés. Cette sagesse historique renforce, selon lui, la légitimité de l’Espagne à définir le modèle moral de l’UE pour le vingt-et-unième siècle.
« L’Europe doit avoir l’audace d’imaginer jusqu’où nous pouvons aller ensemble si nous nous appuyons sur nos principes et nos valeurs plutôt que sur une obéissance servile. »
La réussite intérieure comme preuve
Pour convaincre ses pairs, Pedro Sánchez ne se contente pas de grands principes diplomatiques ; il s’appuie sur les résultats de sa politique intérieure. L’Espagne affiche aujourd’hui des indicateurs économiques enviables, avec une croissance robuste et une création d’emplois dynamique. Le pays est également devenu un leader mondial de la transition énergétique, produisant près de 60 % de son électricité grâce aux énergies renouvelables. Cette indépendance énergétique est présentée comme un pilier du modèle moral de l’UE, permettant de s’affranchir des pressions liées aux hydrocarbures du Moyen-Orient tout en respectant les accords climatiques de Paris.
En montrant que l’Espagne peut prospérer tout en intégrant dignement les travailleurs migrants – via la régularisation de 500 000 personnes – Sánchez propose une alternative aux discours sécuritaires et identitaires qui progressent ailleurs sur le continent. Ce volet social et écologique est indissociable de sa définition du modèle moral de l’UE, qu’il souhaite exporter comme un standard de gouvernance pour l’ensemble du bloc communautaire.
Une ambition espagnole qui bouscule l’équilibre européen
En bousculant le suivisme atlantiste, Madrid ne se contente pas d’une fronde diplomatique mais cherche à combler le vide laissé par le moteur franco-allemand, souvent perçu comme essoufflé ou trop prudent. Cette posture espagnole, portée par une transition énergétique réussie, redessine les rapports de force au sein des Vingt-Sept en proposant une troisième voie entre le protectionnisme américain et l’alignement passif. Pour la France et ses voisins, cette audace force une remise en question nécessaire sur la crédibilité de notre soft power. L’Espagne ne demande plus seulement une place à la table, elle veut en dicter les principes, transformant ses tensions avec Washington en un véritable laboratoire de la souveraineté européenne de demain.


