MOSCOU, 20 août (Le Parisien Matin) – 66 % des Russes interrogés par l’institut d’opinion publique VTsIOM ont estimé que les moments les plus difficiles pour le pays « sont encore à venir ». Il s’agit du niveau le plus élevé enregistré depuis la pandémie de coronavirus en 2020, dans un contexte marqué par l’intensification des frappes ukrainiennes et le ralentissement de l’économie de guerre.

Un pic de pessimisme inédit depuis 2020

La perception de la dégradation s’était progressivement atténuée entre l’hiver 2022 et le début de l’année 2025, après le choc initial provoqué par le lancement de la guerre contre l’Ukraine. Cette tendance s’est inversée depuis décembre.

La part des sondés déclarant que les pires moments étaient à venir est passée de 48 % en décembre à 66 % en juillet. Il s’agit d’un bond de 18 points en sept mois. Plus d’un dixième de la population, soit 12 %, a déclaré que le pays traversait en ce moment même sa période la plus difficile, une part restée stable depuis 2022.

Ce niveau de pessimisme a dépassé celui du milieu des années 1990. Il ne fut devancé que par le pic de 72 % mesuré lors de la pandémie de Covid-19. Selon une autre enquête parallèle de Gallup, une majorité de Russes a constaté une détérioration directe de son niveau de vie.

Cette hausse du pessimisme a coïncidé avec l’intensification de la campagne de frappes ukrainiennes en Russie et en Crimée occupée. En visant délibérément les raffineries et les sites de stockage de carburant, celle-ci a directement impacté la population civile.

Des pénuries d’essence ont été signalées dans plusieurs dizaines de régions. Elles se sont traduites par de longues files d’attente aux stations-service et par une hausse des prix à la pompe. La logistique intérieure a été perturbée.

Dernièrement, les consommateurs et les entreprises qui utilisent la plateforme de commerce en ligne Wildberries ont directement subi les effets de la guerre. Les retards de livraison et les ruptures de stock ont concerné des produits de première nécessité.

Sur le plan macroéconomique, les limites du modèle ont été atteintes. Après une croissance artificielle dopée par l’industrie de l’armement entre 2023 et 2024, avec plus de 4 % de hausse du PIB, les prévisions pour 2026 ont été révisées entre 0 % et 1 %. Le rebond technique de 1,3 % au second trimestre n’a pas masqué l’épuisement du financement public.

Graphique en courbe montrant l'évolution du pessimisme en Russie de 48 pour cent en décembre à 66 pour cent en juillet

Une parole économique muselée

La tendance s’est accompagnée d’une campagne visant à étouffer toute critique interne sur la soutenabilité du conflit. Dimanche 16 août, l’économiste en chef de Vnesheconombank, la banque publique de développement russe, a été licencié.

Son licenciement est intervenu deux jours après la publication par le Moscow Times d’extraits d’un discours prononcé en mai. Il y avait déclaré :

« Nous sommes en train de perdre la compétition, tant sur le plan technologique qu’économique, à l’échelle mondiale. Et, comme je l’ai déjà dit, nous ne perdons pas seulement face à la Chine et aux États-Unis, mais aussi, d’une certaine manière, face à l’Ukraine »

En septembre 2025, le directeur de Sberbank, German Gref, avait déjà déclaré lors du Forum économique oriental que l’économie du pays était entrée dans une phase de « stagnation technique », marquée par une croissance quasi-nulle du PIB.

Le gouvernement a fait face à un mur budgétaire. Sur les seuls quatre premiers mois de 2026, le déficit de l’État a atteint 5 870 milliards de roubles, pulvérisant les objectifs annuels initiaux. Le coût de l’effort militaire est devenu le principal poste de dépense.

Une inquiétude plus forte que dans les années 1990

L’inquiétude de la population quant à l’avenir du pays est devenue supérieure à celle mesurée au milieu des années 1990, lors de la crise qui a suivi l’effondrement de l’URSS. Le décalage s’est creusé entre l’économie militaro-industrielle et l’économie civile.

Selon Rosstat, l’inflation a forcé les foyers à consacrer près de 40 % de leurs revenus à l’alimentation, un record d’austérité sur les seize dernières années. Le marché de l’emploi a présenté un tableau en trompe-l’œil. Si le chômage officiel est resté bas, il a reflété une pénurie massive de main-d’œuvre liée à la mobilisation et à l’émigration. D’après Gallup, 58 % des Russes ont estimé que c’était une mauvaise période pour chercher un emploi.

Abbas Gallyamov a rappelé le fondement du contrat politique mis en place il y a vingt-cinq ans :

« Le principal motif électoral qui, il y a un quart de siècle, avait poussé les gens à voter massivement pour Poutine, était précisément la demande de sécurité. Les Russes ont élu Poutine précisément parce qu’il leur avait promis de leur garantir une vie sereine – sans explosions ni meurtres, sans que leurs maisons s’effondrent ni que leurs villes ne brûlent »

Cette promesse est apparue intenable. Le Kremlin a peiné à déployer des moyens suffisants pour protéger ses infrastructures des frappes de drones ukrainiens. La confiance dans les institutions s’est érodée, passant selon Gallup de 79 % à 66 % pour les forces armées, de 67 % à 53 % pour le gouvernement, de 56 % à 40 % pour l’honnêteté des élections et de 59 % à 34 % pour la liberté des médias.

De longues files de voitures attendent devant une station-service fermée avec panneaux indiquant une pénurie de carburant

La fin de l’illusion d’une guerre sans coût intérieur

L’enseignement le plus significatif du sondage VTsIOM ne réside pas dans le chiffre de 66 %, mais dans sa nature. Pour la première fois depuis 2022, le pessimisme russe n’est plus abstrait ou géopolitique, il est matériel.

Jusqu’en 2024, le Kremlin avait réussi à compartimenter le conflit. La guerre était financée par la rente, produite dans des usines éloignées et combattue par des contractuels. Le budget social était préservé, l’essence restait bon marché et les rayons pleins. C’était le pacte de la « normalité ».

Ce compartimentage a sauté. Quand un drone ukrainien frappe une raffinerie à Riazan ou à Volgograd, l’effet ne se mesure pas en barils perdus, mais en heures d’attente à la station-service de Tver ou de Samara.

La guerre est entrée dans le quotidien par le réservoir, puis par le panier de courses. Le passage de 48 % à 66 % entre décembre et juillet correspond exactement à la période où les frappes sur l’aval pétrolier sont devenues systématiques.

Le second basculement est psychologique. Les Russes n’anticipent plus une victoire rapide ni une négociation qui ramènerait les prix à la normale. Ils anticipent une guerre d’usure longue, où l’État devra choisir entre financer l’armée et financer la protection sociale.

Le limogeage de l’économiste de VEB montre que même l’élite technocratique n’a plus de réponse crédible à cette équation.

C’est pourquoi la comparaison avec les années 1990 par Abbas Gallyamov est cruciale. Poutine a été élu sur une promesse d’ordre contre le chaos.

Si les maisons s’effondrent à nouveau, non plus à cause de la mafia ou de la faillite de l’URSS mais à cause de drones que la défense antiaérienne ne peut intercepter, le contrat fondateur se fissure. Le sondage ne mesure pas encore une contestation politique, mais il mesure la fin d’un déni économique.

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