WASHINGTON, 31 août (Le Parisien Matin) – Le président américain Donald Trump a ciblé Ottawa avec un projet de droits de douane de 50% sur les importations de voitures canadiennes, une mesure qui a menacé de faire payer l’addition aux constructeurs japonais Toyota et Honda.
La surtaxe, proposée pour entrer en vigueur le 1er janvier, a visé plus de trois quarts de la production automobile canadienne.
Le calendrier a coïncidé avec une période de fragilité pour les deux groupes, déjà pénalisés par la concurrence des véhicules électriques chinois à bas coût en Asie du Sud-Est, en Europe et en Amérique latine.
Une exposition maximale pour deux constructeurs japonais
Les deux constructeurs japonais ont représenté à eux seuls plus de 75% de toutes les voitures fabriquées au Canada. Cette concentration les a placés en première ligne.
Les véhicules construits au Canada ont représenté près d’un quart des ventes américaines de Honda et 17% de celles de Toyota l’an passé. Il s’est agi du taux de dépendance le plus élevé parmi les grands constructeurs, selon les analystes de Barclays.
Le plan a consisté à doubler les prélèvements actuels de 25%. En cas d’application, les deux entreprises auraient dû fermer une partie de leurs lignes d’assemblage canadiennes.
Julie Boote a déclaré :
« Si vous vouliez vraiment détruire l’industrie automobile canadienne, vous pourriez le faire avec ces droits de douane ».
Des modèles phares bloqués à la frontière
L’industrie automobile canadienne a produit environ 1,2 million de voitures par an et a soutenu indirectement quelque 427 000 emplois. Les usines japonaises y ont assemblé leurs meilleures ventes pour le marché américain.
Toyota y a fabriqué le RAV4, l’un des SUV les plus vendus aux États-Unis, ainsi que les Lexus NX et RX. Honda y a produit le CR-V et la Civic. Le volume d’exportation vers les États-Unis a atteint près de 300 000 véhicules par an pour la marque.
La tentative de redirection vers d’autres marchés a été jugée complexe. Les véhicules destinés aux États-Unis ont été adaptés aux normes et réglementations spécifiques du marché.
Seiji Sugiura a déclaré :
« Cela représenterait un changement majeur par rapport au passé ».
Un coût déjà colossal avant même la surtaxe
Les barrières douanières américaines en vigueur ont déjà coûté environ 1 400 milliards de yens, soit 8,8 milliards de dollars, à Toyota au cours du dernier exercice financier.
La menace est intervenue alors que la rentabilité a chuté. Les prévisions ont fait état d’une baisse de 31% du bénéfice d’exploitation pour Toyota et d’une chute anticipée de 59% des profits annuels pour Honda.
Honda a placé en suspens son projet de fabrication de véhicules électriques à Alliston, en Ontario. Le constructeur a évoqué le ralentissement mondial de l’électrique et la pression tarifaire.
Toyota a accéléré sa stratégie américaine. Le premier constructeur mondial a annoncé viser jusqu’à 10 milliards de dollars d’investissements sur cinq ans aux États-Unis.
Ce plan a inclus une nouvelle usine de 3,6 milliards de dollars au Texas, où il a prévu de transférer la production du pick-up Tacoma depuis son usine de Basse-Californie au Mexique.

La fin de la stabilité de l’AEUMC
La racine de l’instabilité a résidé dans l’Accord États-Unis-Mexique-Canada. Le 1er juillet, le président Trump a choisi de ne pas renouveler automatiquement cet accord en place depuis six ans.
Il l’a soumis à une clause de révision annuelle imprévisible. Cette décision a gelé les décisions d’investissement dans la région.
Un haut responsable de Honda a indiqué aux journalistes que le groupe pourrait ne pas construire une huitième usine d’assemblage en Amérique du Nord sans prolongation stable de l’AEUMC.
Le sud-coréen Hyundai a également retardé ses décisions d’investissement en raison de l’incertitude autour de l’accord.
Des chaînes d’approvisionnement paralysées
Le séisme ne s’est pas limité aux constructeurs. Des équipementiers de premier rang comme Denso et Aisin ont possédé d’immenses usines au Canada.
Ils y ont exporté des composants essentiels, systèmes de climatisation, cadres de portes et pièces électroniques, vers les lignes de montage situées aux États-Unis. Une surtaxe de 50% sur ces pièces a menacé de faire grimper le coût des voitures assemblées sur le sol américain.
Deux fournisseurs japonais ont déclaré qu’il est resté impossible de planifier tant que l’entrée en vigueur est demeurée incertaine.
L’un des dirigeants fournisseurs a déclaré :
« Nous essayons de ne pas surréagir ».
Sur le plan diplomatique, Ottawa avait tenté de négocier une baisse des droits de 25% à 15%. Après l’échec des discussions, le Premier ministre canadien Mark Carney a répliqué par des tarifs équivalents dollar pour dollar sur les véhicules importés des États-Unis.
Le piège canadien de Toyota et Honda
Ce dossier révèle une ironie industrielle que les chiffres de Detroit masquent. Pendant trente ans, le Canada a été pour Toyota et Honda non pas une délocalisation à bas coût, mais une base de qualité, stable et intégrée, pour nourrir le marché américain sans les coûts politiques du Mexique.
En taxant à 50% les voitures canadiennes, Washington ne punit pas Ottawa. Il punit son propre modèle d’intégration continentale, patiemment construit sous l’ALENA puis l’AEUMC.
Toyota et Honda sont les plus exposés précisément parce qu’ils ont le mieux joué le jeu nord-américain. Leurs usines de Cambridge et d’Alliston tournent à plein rendement sur des modèles à forte marge qui ne sont pas remplaçables du jour au lendemain par des usines américaines déjà saturées.
La redirection vers l’Europe est une illusion. Un RAV4 aux spécifications américaines ne se vend pas en Allemagne, et même s’il se vendait, il y affronterait BYD, qui y casse déjà les prix. L’alternative n’est donc pas de déplacer des volumes, mais de détruire des volumes.
C’est pour cela que la menace fonctionne comme levier diplomatique : elle force Ottawa à céder, car ce sont deux entreprises japonaises, et non canadiennes, qui feront pression sur le gouvernement canadien pour éviter l’effondrement de 427 000 emplois indirects.


