Benjamin Cluzant : « L’IA est un outil qui améliore l’accessibilité pour les personnes handicapées »
Ambassadeur national de l’association Handitech, Benjamin Cluzant œuvre depuis plusieurs années pour structurer une véritable filière économique autour de l’innovation inclusive. Entre intelligence artificielle, start-up et transformation des mentalités, il plaide pour une approche où le handicap devient un moteur d’innovation plutôt qu’un sujet marginal.
Benjamin Cluzant pourrait-il se présenter et résumer la mission de l’association Handitech ?
Je dirais que je suis quelqu’un d’engagé. J’accompagne les salariés de l’association et les bénévoles à se développer et à se faire connaître.
L’association, quant à elle, a été créée il y a un peu plus de cinq ans. Elle accompagne, connecte et valorise les projets technologiques ou sociaux qui améliorent la vie des personnes en situation de handicap et structurent la filière de l’innovation inclusive en France.
Elle est née d’un constat. Deux entreprises, la société Job in Live et le groupe CGI, avaient lancé un concours, les Handitech Trophées. Le but de ce concours était de valoriser les initiatives inclusives.
Les groupes ont été très surpris, parce qu’il y a eu beaucoup de candidatures et de demandes de la part de porteurs de projets et de start-up. En somme, il y a eu un énorme engouement.
À partir de là, on a décidé de structurer tout cela autour d’une logique de filière économique, voilà comment Handitech est née. Aujourd’hui, on a un peu plus d’une centaine d’adhérents qui ont une activité commerciale autour de l’innovation inclusive, notamment des start-up sociales.
Autour de ça, on a aussi un écosystème de sympathisants de plus de mille structures. Elles viennent chercher des informations ou nous sollicitent. Par exemple, aujourd’hui on reçoit beaucoup de demandes sur l’intelligence artificielle pour le handicap, car de nouvelles start-up développent des innovations sur le sujet. Nous, on coordonne tout cela d’un point de vue national et international. Finalement, on est un peu comme un cousin de la French Tech !
Quand Benjamin Cluzant a-t-il réalisé qu’il fallait agir pour améliorer la vie des personnes en situation de handicap ?
Quand j’étais directeur d’un centre de formation pour des élèves précaires en situation de handicap. Là, ça m’a sauté au visage. Il n’y avait pas d’outils, pas d’accompagnement. Ces personnes étaient mises à la marge.
On les laissait sur le côté.
Et puis, il y a aussi une dimension personnelle. Il se trouve que j’ai un fils concerné par le handicap, donc avec sa mère on porte ce sujet depuis plusieurs années.
Pourquoi le handicap reste-t-il encore marginal dans les stratégies d’innovation et de croissance économique en France pour Benjamin Cluzant ?
Parce qu’on n’a pas encore complètement structuré la filière. Pendant longtemps, le handicap a été traité uniquement sous l’angle associatif ou médico-social.
Or il y a aussi une logique économique. Et on voit qu’il y a une prise de conscience sur ce point. On a d’ailleurs rencontré Charlotte Parmentier-Lecocq (Ministre déléguée chargée des Personnes handicapées de France) qui, elle aussi, insiste sur le fait que les personnes handicapées peuvent générer de l’activité économique.
Evidemment, on a besoin de l’associatif, du médico-social. Mais on peut aussi faire émerger une vraie filière économique.
Si Benjamin Cluzant affirme qu’il existe un véritable potentiel économique autour du handicap, qu’est-ce qui empêche encore ce marché d’être pleinement reconnu ?
Certaines fondations lancent des appels à projets uniquement pour des associations.
Cela casse la logique de filière économique. Car il y a des start-upers, parfois eux-mêmes en situation de handicap, qui ont par exemple créé des solutions grâce à l’IA, mais qui n’arrivent pas à se faire connaître. C’est dommage.
Comment Benjamin Cluzant voit-il le rôle de l’IA dans l’inclusion des personnes handicapées ?
L’IA est un outil qui améliore l’accessibilité pour les personnes handicapées.
Par exemple, pour l’autisme, on peut favoriser le dialogue avec des enfants non verbaux. Pour la déficience visuelle, on peut utiliser l’IA pour transformer des images en descriptions ou pour connecter des lunettes qui permettent une lecture audio de l’environnement extérieur.
C’est un vrai levier.
Et surtout, ce sont des technologies qui permettent de faire baisser les coûts. En automatisant certaines choses, on simplifie les processus et on rend les contenus plus accessibles.
Mais l’IA a aussi ses limites selon Benjamin Cluzant. Pourrait-il développer cette question ?
Évidemment. Dans différents groupes de travail nationaux avec les ministères, on travaille justement sur des warnings.
Par exemple, on voit arriver des projets de versions de ChatGPT dédiées au monde médical. Cela pose des questions sur les données.
Autre exemple, dans certains incubateurs, on a vu des porteurs de projets qui pitchent des outils de diagnostic en santé mentale ou de pré-accompagnement avant une séance de psychologue. En creusant, on découvre parfois que les données ne sont pas sécurisées sur des serveurs médicaux. Résultat, elles peuvent être ouvertes à n’importe quel hacker…
Et puis il y a un autre risque, celui de remplacer l’interaction humaine. Les collectivités ne doivent pas tout déléguer à l’IA. On a tous besoin d’interaction. Il faut toujours un humain dans la boucle !
Quel est aujourd’hui le principal angle mort des technologies développées pour le handicap selon Benjamin Cluzant ?
La conception universelle.
On ne peut pas déployer une solution pour des usagers sans avoir travaillé avec les bénéficiaires eux-mêmes. Certaines entreprises pensent qu’en développant rapidement un outil basé sur ChatGPT elles ont réglé le problème. Mais elles n’ont pas pensé à l’usager final.
Nous, on pousse beaucoup nos adhérents à intégrer les personnes concernées dès la conception. Car les personnes en situation de handicap sont en demande, mais elles veulent des solutions réellement adaptées.
Enfin, qu’est-ce qui met le plus en colère Benjamin Cluzant lorsqu’il se penche sur ces sujets ?
Quand je vois des innovations françaises qui existent mais qui ne sont pas utilisées.
On parle beaucoup de réindustrialisation et de souveraineté économique. Mais dans le même temps, certaines solutions développées en France ne sont pas soutenues ou ne trouvent pas leur marché.


