En février 2024, après cinq années d’isolement total en raison de la pandémie de Covid-19, la Corée du Nord a réouvert ses frontières à certains touristes occidentaux.
Un geste surprenant pour un régime qui cultive la paranoïa et le contrôle absolu sur son image. Pourtant, quelques semaines plus tard, l’expérience était brutalement interrompue : les agences de voyages ont reçu l’ordre de suspendre les circuits, laissant planer un flou total sur l’avenir du tourisme occidental dans le pays.
Cette brève fenêtre d’ouverture vers l’extérieur était un test, une expérimentation soigneusement calibrée par le régime de Kim Jong Un. Mais la réalité du tourisme en Corée du Nord est tout sauf une immersion authentique : il s’agit d’une mise en scène calculée, un ballet où chaque visiteur est un figurant d’un spectacle destiné à renforcer la propagande interne et à financer le pouvoir en place.
Rason : Un Laboratoire Expérimental en Corée du Nord
Le point d’entrée choisi pour ce retour des touristes occidentaux n’était pas Pyongyang, mais Rason, une zone économique spéciale située au nord-est du pays.
Loin de la capitale et de son appareil idéologique hermétique, cette ville sert de laboratoire où le régime teste des politiques économiques en lien avec la Chine et la Russie.
Ce choix n’est pas anodin. Stratégiquement située près des frontières chinoise et russe, Rason représente un intérêt particulier pour ses voisins. La Chine ne possède pas d’accès direct à la mer du Japon, et l’utilisation du port nord-coréen lui offre une précieuse ouverture. De son côté, la Russie, dont le port de Vladivostok gèle en hiver, voit dans Rason un atout commercial stratégique. Paradoxalement, cette coopération économique entre en contradiction avec la doctrine fondatrice du pays, le Juche — l’autosuffisance économique et politique absolue.
Cette région étant sous haute surveillance, les premiers touristes occidentaux n’ont eu qu’un aperçu ultra-filtré de la réalité nord-coréenne. Les circuits proposés à Rason ont été avant tout des parcours de propagande : visites d’usines suspectement vides, d’écoles où règne une tension palpable, et d’établissements commerciaux mis en scène pour l’occasion. Le YouTubeur britannique Mike Okay, l’un des premiers Occidentaux à s’être rendu sur place, a documenté cette mascarade dans ses vidéos, mettant en lumière l’artifice du tourisme en Corée du Nord.
Une Propagande sous Contrôle
Le tourisme en Corée du Nord n’a jamais été un secteur économique comme un autre : il s’agit d’un outil politique. Chaque visite est encadrée par des guides triés sur le volet, chargés de surveiller les touristes et de leur présenter une réalité factice.
Les récits des rares voyageurs occidentaux qui ont posé le pied à Rason en 2024 illustrent cette mise en scène : des guides peinant à répondre aux questions hors-script, des hôtels désertés, des restaurants où les clients locaux sont absents. Toute interaction spontanée avec la population est impossible, et les discussions avec les guides suivent un discours verrouillé.
La montée en puissance des réseaux sociaux et des créateurs de contenu a posé un nouveau défi au régime. Les YouTubeurs, avides de contenu exclusif, cherchent à contourner les restrictions, parfois au prix d’incidents diplomatiques. L’affaire Otto Warmbier en 2016 en est un exemple tragique : cet étudiant américain, accusé d’avoir tenté de voler une affiche de propagande, fut condamné à 15 ans de travaux forcés avant d’être rapatrié dans un état végétatif et de décéder peu après.
Face à ces risques, le régime semble avoir décidé qu’accueillir des touristes occidentaux était une entreprise trop périlleuse. La fermeture soudaine de Rason est une indication claire de cette volonté de contrôler totalement l’image du pays sans passer par le filtre d’Occidentaux capables de dévoiler l’envers du décor.
Pyongyang : Une Vitrine déconnectée de la Réalité
Pendant que le régime joue la prudence avec le tourisme, il continue de développer sa propre narration. Kim Jong Un a récemment visité le nouveau quartier de Hwasong, un complexe de 10 000 appartements à Pyongyang, présenté comme un symbole du progrès socialiste. Cette opération de communication s’inscrit dans une campagne plus large visant à prouver la résilience du pays face aux sanctions internationales.
Derrière cette vitrine se cache une réalité bien plus sombre : ces projets pharaoniques sont réalisés par des soldats et des ouvriers civils dans des conditions extrêmes, sans rémunération décente. Loin de Pyongyang, dans les zones minières et rurales, les conditions de vie restent précaires et la famine menace de réapparaître.