Un sifflement perçant s’échappe du synthétiseur de Boris Louvet. Le signal sonore s’allonge, les notes descendent peu à peu dans les graves. Puis, le rythme posé du piano de Madeleine Cazenave et les vibrations de la contrebasse de Sylvain Didou installent une atmosphère orchestrale. Sur la scène de l’Institut Français d’Indonésie à Jakarta, samedi 19 juillet, le premier morceau ouvre le concert du trio de jazz.
« Bonsoir. Nous sommes Rouge. Nous venons de France. Nous sommes ravis de jouer pour vous ce soir. Profitez de notre musique », lance Cazenave en indonésien, déclenchant les applaudissements de plusieurs centaines de spectateurs.
Le piano s’adoucit, la contrebasse et les cordes des percussions se mêlent, puis les sons évoquent le cours de la Seine : des notes fluides, légères, qui coulent comme une rivière. Humide, froid, pénétrant l’oreille jusque dans le cœur.
Rouge, une nouvelle voix du jazz français
Le trio Rouge, fondé fin 2018 par la pianiste Madeleine Cazenave avec le contrebassiste Sylvain Didou et le batteur Boris Louvet, s’est imposé comme une formation singulière dans le paysage foisonnant du jazz français.
Leur premier album, Derrière les paupières, avait la valeur d’un manifeste. Cazenave explique qu’ils ont voulu marquer les esprits en refusant toute recherche de séduction dans la variété des nuances. Leur musique, atmosphérique et ultra-sensible, exprime une quête sincère de simplicité expressive, à la fois individuelle et collective, tout en gardant une exigence formelle constante. Leur inspiration emprunte autant à la tradition classique qu’aux sonorités pop-folk contemporaines. Leur deuxième album, Vermeilles, est sorti en mars 2025.
Après sept ans d’existence, Rouge s’est imposé comme l’une des figures de la nouvelle génération du jazz français. En France, le jazz est très populaire depuis son arrivée avec les soldats américains lors de la Première Guerre mondiale. Il s’est ensuite diffusé à la radio et dans les clubs, notamment à Montmartre, à Paris.
Rouge, trio moderne mêlant folk-pop, classique et jazz contemporain, est aujourd’hui reconnu pour ses sonorités évocatrices, poétiques et passionnées. Leur concert à Jakarta, dernier acte du Jazz Summit 2025, était attendu par des centaines de spectateurs.
Une tournée entre France et Indonésie
Leur tournée indonésienne a mené Rouge à Bandung, Surabaya, au mont Bromo, à Yogyakarta et à Ubud, un voyage sonore à travers l’archipel, soutenu par l’Institut Français Indonésie (IFI).
Depuis quatre ans, l’IFI développe activement des échanges musicaux entre la France et l’Indonésie, en particulier autour du jazz. En partenariat avec l’Association Jazz et Croisé (AGC) à Paris, dédiée à la promotion du jazz français et de son rayonnement international, l’IFI garantit chaque année la venue d’au moins un artiste ou ensemble français en Indonésie.
L’IFI soutient également la participation de professionnels indonésiens à de grands rendez-vous de l’industrie musicale en France, comme la Rencontre AGC, Jazz Sous les Pommiers, le MaMA Music Festival et Les Escales. Ces initiatives favorisent de nouveaux liens et des échanges d’artistes entre les deux pays. Cette année, le Jazz Summit s’inscrivait dans le cadre du 75e anniversaire des relations diplomatiques franco-indonésiennes, apportant une nouvelle dimension politique et culturelle.
Le 14 juillet, l’Indonésie était l’invitée d’honneur de la Fête nationale en France. Plus de 450 militaires, dont une fanfare, ont défilé sur les Champs-Élysées, symbole d’une amitié qui se renforce. La culture et la diversité, et en particulier la musique, constituent l’un des liens les plus solides entre les deux nations.
Entretien avec Rouge
Après leur concert d’une heure, Le Parisien Matin a rencontré le trio Rouge.
Le Parisien Matin : Comment définiriez-vous votre genre musical ?
Sylvain Didou : C’est un mélange de jazz, avec des influences classiques et de la pop, parfois même néoclassiques.
Le Parisien Matin : Avec piano, contrebasse et batterie, votre composition est typiquement jazz. Pourtant, vos morceaux évoquent souvent la nature. Y a-t-il une dimension naturaliste dans votre musique ?
Didou : Je crois que quelque chose nous inspire, oui.
Le Parisien Matin (à Cazenave) : Vous avez évoqué un réalisateur japonais qui a inspiré l’un de vos morceaux. Qui est-ce ?
Madeleine Cazenave : Miyazaki.
Hayao Miyazaki est un cinéaste et dessinateur japonais, mondialement reconnu pour ses films d’animation et considéré comme l’un des plus grands réalisateurs de l’histoire du cinéma d’animation.
Le Parisien Matin : Comment avez-vous vécu la création de ce morceau ?
Cazenave : Cette pièce inspirée par Miyazaki est une question d’ambiance. Celle d’un film où l’on marche dans une forêt sombre et profonde, en ressentant tout ce qui s’y passe, les choses étonnantes qui surgissent. J’ai voulu traduire cela en musique.
Le Parisien Matin : Avec seulement trois instruments, votre musique paraît pourtant aussi riche qu’un orchestre. Qu’en pensez-vous ?
Didou : Le piano est un grand instrument. On peut en tirer beaucoup de choses. Je comprends qu’on puisse entendre une dimension orchestrale.
Le Parisien Matin : Que pensez-vous de vos concerts en Indonésie ?
Didou : Nous sommes très reconnaissants d’être ici. Les conditions sont excellentes pour jouer, et le public est formidable.
Le Parisien Matin : Qu’aimeriez-vous que le public indonésien retienne de votre performance ?
Cazenave : J’aimerais partager notre musique et offrir à chacun la possibilité d’y trouver une émotion qui lui parle. J’aime aussi jouer dans différents pays, car chaque culture réagit différemment à la musique. C’est très stimulant.
Le Parisien Matin : Étiez-vous déjà venu en Indonésie ?
Boris Louvet : Oui, il y a environ 14 ans. J’étais venu étudier le gamelan (orchestre traditionnel de Java et de Bali) et jouer avec un autre groupe. J’ai vécu vingt jours dans la même famille, c’était très intense.


