STRASBOURG, 8 juillet (Le Parisien Matin) – La Commission européenne a formellement défendu sa gestion de la guerre à Gaza, rejetant les critiques virulentes en affirmant que les États membres de l’Union européenne entravent toute action concrète à l’encontre d’Israël.
Face à une pression croissante des députés européens concernant une possible complicité européenne, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, et Dubravka Šuica, commissaire européenne chargée de la Méditerranée, ont explicitement déclaré que « la balle est dans le camp des États membres » concernant une proposition visant à suspendre les préférences commerciales avec Israël.
Le débat, qui a agité l’hémicycle lors de la session plénière à STRASBOURG le mercredi 8 juillet, met en lumière une fracture profonde au sein des institutions européennes. La Commission propose de suspendre les préférences commerciales prévues par l’accord d’association UE-Israël depuis plusieurs mois. Pourtant, selon la commissaire Šuica, les 27 capitales de l’Union européenne restent profondément divisées sur la question. Des pays comme l’Allemagne et l’Italie ont bloqué cette suspension commerciale, empêchant ainsi l’unanimité requise au sein du Conseil pour valider la mesure.
Cette situation cristallise un conflit constitutionnel au sein de l’Union. Alors que le Parlement européen exige des sanctions économiques et juridiques strictes, la Commission européenne soutient que ses marges de manœuvre sont limitées, tandis qu’une minorité d’États membres utilise son droit de veto pour protéger Israël de toute sanction officielle. La commissaire Šuica a précisé, lors de son intervention, que « les États membres sont divisés, juste pour vous mettre au courant », exprimant l’espoir qu’un consensus puisse être trouvé sous la présidence irlandaise de l’UE.
La demande d’indemnisation pour les destructions à Gaza
Parallèlement au blocage commercial, une colère monte chez les députés européens qui exigent que l’Union européenne contraigne Israël à indemniser les destructions d’infrastructures financées par les contribuables européens. Le montant des dégâts, comprenant des écoles, des usines de traitement des eaux et des centres médicaux bombardés ou démolis par les forces israéliennes, est estimé à 150 millions d’euros.
Des législateurs, notamment issus de partis comme le Sinn Féin, exhortent l’Union européenne à abandonner ce qu’ils qualifient de « déclarations timorées ». Ils réclament une action directe : déduire les coûts de reconstruction des financements dont Israël bénéficie actuellement via les programmes européens. Cette demande s’inscrit dans une revendication plus large : celle d’un embargo total sur les biens issus des colonies illégales. En s’appuyant sur les avis de la Cour internationale de Justice (CIJ), les députés demandent avec insistance au commissaire européen au Commerce d’instaurer une interdiction immédiate de l’entrée des produits des colonies israéliennes sur le marché européen.
Pour les parlementaires, le statu quo est devenu intenable. Ils considèrent que la poursuite des importations provenant des colonies situées en Cisjordanie constitue une violation directe du droit international et ignore les mandats de la cour mondiale. Cette position est renforcée par l’avis consultatif de la CIJ de juillet 2024, qui a déclaré que l’occupation des territoires palestiniens par Israël était illégale et que tous les États avaient l’obligation de ne pas rendre d’aide ou d’assistance à cette occupation.

Les divisions diplomatiques au sein de l’Union
La paralysie européenne s’explique par une fragmentation en trois camps distincts au sein des 27 États membres, rendant l’obtention de l’unanimité quasi impossible.
En premier lieu, le bloc pro-Israël, composé de l’Allemagne, de l’Autriche, de l’Italie et de la République tchèque, forme un bouclier diplomatique fiable pour Israël au sein du Conseil. La position de l’Allemagne, ancrée dans sa responsabilité historique, ou Staatsräson, demeure un pilier central. Ces nations soutiennent que rompre les accords commerciaux isolerait Israël et priverait Bruxelles de tout levier restant pour servir de médiateur ou négocier la libération des otages.
En second lieu, le bloc favorable aux droits des Palestiniens, qui inclut l’Irlande, l’Espagne, la Belgique, Malte et la Slovénie, se fait le critique le plus vocal des opérations militaires israéliennes. Ces pays soutiennent que l’ampleur des pertes civiles et la destruction massive d’infrastructures à Gaza imposent une réponse économique punitive immédiate. Ils arguent que le respect des droits humains n’est pas optionnel dans le cadre des relations internationales.
Enfin, une majorité silencieuse, composée de pays tels que la France, les Pays-Bas et plusieurs États baltes, occupe souvent une position intermédiaire changeante. Bien qu’ils condamnent fréquemment les violations humanitaires, ces États restent hésitants à démanteler des partenariats stratégiques, économiques et de renseignement établis de longue date avec Israël. Cette hésitation maintient l’Union dans un équilibre précaire qui freine toute décision tranchée.
Le conflit juridique sur l’accord d’association
Le point de friction principal demeure l’accord d’association UE-Israël, qui constitue la colonne vertébrale juridique de leur relation, accordant à Israël des tarifs préférentiels. Les députés européens soutiennent que l’article 2 de cet accord, stipulant que le partenariat est conditionné au respect des droits humains et des principes démocratiques, a été gravement violé.
Bien que la Commission européenne et l’ancien chef de la politique étrangère Josep Borrell aient par le passé proposé d’examiner ou de suspendre cet accord, la réalité juridique est complexe. Toute modification de l’accord nécessite un accord unanime des 27 États membres au sein du Conseil européen. Un seul veto, comme ceux exercés par l’Allemagne ou l’Italie, suffit à stopper l’intégralité du processus. Les partisans de la suspension arguent qu’en tant qu’accord « UE-wide », la clause de suspension peut et doit être activée. À l’inverse, les opposants à la suspension estiment que couper les canaux diplomatiques et économiques reviendrait à éliminer définitivement l’influence de Bruxelles sur Tel-Aviv.
La tension est exacerbée par la crise humanitaire persistante. Depuis les attaques du Hamas en octobre 2023, plus de 70 000 Palestiniens ont été tués, selon les données citées dans le débat. La commission des droits de l’homme de l’ONU a déclaré qu’Israël avait commis un génocide, alors que la violence des colons continue de s’intensifier dans les territoires palestiniens occupés. Face à cette situation, l’argumentaire juridique des députés insiste sur le fait que la complicité passive, par le maintien d’accords commerciaux, expose l’Union européenne à des risques juridiques accrus.

La controverse sur les rapports secrets
La Commission européenne fait également l’objet de critiques sévères concernant son manque de transparence. Le cœur de la polémique réside dans le refus de publier 17 rapports internes détaillant l’ampleur précise de la destruction des projets civils financés par les contribuables européens à Gaza. Ces documents ont été compilés par la Direction générale de la protection civile et des opérations d’aide humanitaire européennes (ECHO).
Selon les informations disponibles, ces documents contiendraient des imageries satellitaires précises, des suivis financiers et des évaluations logistiques concernant des écoles, des cliniques et des installations solaires construites avec des fonds européens, qui ont été ciblées par les Forces de défense israéliennes (FDI). Les services juridiques de Bruxelles ont bloqué les demandes d’accès à ces documents en invoquant l’absence d’« intérêt public prépondérant » à leur publication. Cette décision a provoqué une vive réprobation de la part des défenseurs de la transparence et des parlementaires européens.
Les députés estiment que la Commission dissimule délibérément ces données pour éviter aux États membres d’avoir à affronter légalement Israël concernant la destruction de propriétés européennes. La Commission, de son côté, soutient que la divulgation de ces documents compromettrait la protection de l’intérêt public en matière de relations internationales. Cette opacité alimente le sentiment d’une institution européenne cherchant à éviter de désigner un coupable unique pour l’absence d’action concrète face à la violence.
Vers des mesures unilatérales des États
Face à l’impasse diplomatique à Bruxelles, certains États membres commencent à explorer des voies unilatérales, ne nécessitant pas de consensus européen. C’est notamment le cas de l’Irlande, qui a relancé un projet de loi nationale visant à interdire l’importation et la vente de biens produits dans les colonies illégales en Cisjordanie. Historiquement, le gouvernement irlandais hésitait, craignant de violer la politique commerciale commune de l’UE, qui dispose que seule Bruxelles peut gérer les règles commerciales du marché unique.
Cependant, à la lumière de l’avis consultatif de la CIJ rendu en juillet 2024, les conseillers juridiques irlandais ont conclu que le droit international créait un « devoir de non-reconnaissance ». Ce devoir autorise les pays individuels à restreindre le commerce avec les colonies pour des raisons d’ordre public.
Par ailleurs, l’Espagne et l’Irlande ont multiplié les initiatives conjointes. Ils ont adressé des lettres directes à la Commission européenne pour exiger une évaluation urgente du respect par Israël de ses obligations en matière de droits humains. Cette stratégie vise à forcer la Commission à admettre publiquement que ce sont les États membres qui bloquent l’examen, exposant ainsi les divisions internes de l’Union.
Enfin, sur la question des exportations d’armes, bien qu’un embargo à l’échelle de l’UE soit bloqué, plusieurs pays comme l’Italie, l’Espagne et la Belgique ont instauré des restrictions nationales. Ces pays ont suspendu, de manière temporaire ou durable, les nouvelles licences d’exportation d’armes vers Israël en s’appuyant sur leurs propres critères nationaux de défense et d’exportation, contournant ainsi l’absence de position commune au niveau européen. Ces initiatives démontrent une montée en puissance des politiques nationales face à l’inertie des institutions bruxelloises, redéfinissant la dynamique du pouvoir au sein de l’Union face au conflit israélo-palestinien.


