MOSCOU, 23 août (Le Parisien Matin) – La rumeur d’une nouvelle mobilisation poussa une partie des Russes à préparer leur départ à la fin de l’été, quatre ans après le traumatisme de septembre 2022.

Aucune décision officielle ne fut annoncée, mais la seule perspective d’un rappel sous les drapeaux suffit à faire remonter l’inquiétude et à avancer des projets d’exil.

À Moscou, Vasily, professionnel de la finance habitué à passer l’hiver sous les tropiques, envisagea d’avancer son départ à début septembre. « Juste pour être sûr », expliqua-t-il au quotidien La Repubblica, pour pouvoir « gérer la situation depuis l’extérieur ».

Le fantôme de septembre 2022

Le souvenir de la mobilisation partielle décrétée par Vladimir Poutine en septembre 2022 resta vif. Le Kremlin avait alors annoncé le rappel de 300 000 réservistes pour renforcer les forces engagées en Ukraine.

Dans les jours suivants, des centaines de milliers de Russes en âge de combattre cherchèrent à quitter le pays. Le poste-frontière de Verkhny Lars, entre la Russie et la Géorgie, devint le symbole de cet exode, avec des files interminables de voitures, certaines abandonnées par leurs propriétaires.

Quatre ans plus tard, le retour d’images montrant une file au même endroit raviva les craintes. Les autorités russes évoquèrent 20 000 passages en une journée. Les autorités géorgiennes contestèrent cette lecture et précisèrent que le chiffre englobait les mouvements dans les deux sens.

La dirigeante du projet d’aide à l’émigration Kovcheg, Anastasia Burakova, appela à la prudence.

« Je serais très prudente avec les affirmations d’un afflux soudain et massif en Géorgie ».

Déclara-t-elle. Le ministère géorgien de l’Intérieur démentit le chiffre de 20 000 Russes en une journée et dénonça une désinformation.

« Les gens se souviennent très bien de septembre 2022, et beaucoup ne veulent pas attendre une annonce officielle avant de préparer documents, argent et destination possible ».

Souligna Anastasia Burakova.

Une anxiété mesurable

Les recherches Google autour de la question « y aura-t-il une mobilisation ? » progressèrent fortement depuis fin juillet. Les organisations qui accompagnent les candidats au départ constatèrent la même hausse.

Chez Kovcheg, la progression fut spectaculaire.

« Pendant ces 20 jours d’août, notre bot d’assistance a reçu 6,3 fois plus de questions sur le départ de Russie que pendant tout le mois de mai ».

Indiqua Anastasia Burakova. Rapportées à la moyenne quotidienne, « les demandes liées à l’émigration ont augmenté de plus de huit fois ».

Pour autant, aucun exode physique ne fut constaté. « Nous voyons une forte augmentation de la préparation à un éventuel départ. Les gens se renseignent sur les pays, la légalisation, les règles de franchissement des frontières… mais nous ne voyons pas encore d’exode physique de masse comparable à septembre 2022 », expliqua Anastasia Burakova.

Le projet Relocats, cité par le Kyiv Post, vit ses demandes passer de 70 à 120 par jour depuis juillet. Sa rédactrice en chef Alexandra Nazarova rapporta que beaucoup voulaient « avoir le temps de partir avant septembre-octobre ». Le mot d’ordre se résuma en une phrase :

« Il faut préparer un plan B. »

« Les rumeurs de mobilisation sont clairement suffisantes pour faire préparer les gens », estima Anastasia Burakova, qui décrivit une volonté de partir qui progressa rapidement, sans constituer encore un exode de masse.

Passeports russes ouverts à côté de billets d'avion sur une table en bois

Les destinations du plan B

La mobilisation ne fut pas l’unique moteur.

« Pour beaucoup de gens, les rumeurs agissent comme un déclencheur qui s’ajoute à des préoccupations de plus long terme : la dégradation de l’environnement politique, le rétrécissement des perspectives professionnelles et éducatives ou encore la peur que quitter la Russie devienne plus difficile à l’avenir ».

Précisa Anastasia Burakova.

L’intérêt se concentra sur les pays accessibles sans visa et déjà connus des exilés de 2022.

« L’intérêt immédiat se concentre particulièrement sur les pays que les Russes peuvent entrer sans visa préalable et où il existe déjà une connaissance pratique importante de la relocalisation et de la légalisation après la vague migratoire de 2022 ».

Expliqua Anastasia Burakova.

L’Arménie et la Géorgie figurèrent parmi les destinations privilégiées, aux côtés de la Serbie. À Erevan, les loyers progressèrent de 30 % durant l’été sous l’effet d’une demande accrue venue de Russie, selon le média indépendant Vyorstka.

Les organisations d’aide à la désertion notèrent aussi une hausse. « Nous recevons maintenant 150 demandes par jour, soit 40 % de plus qu’au printemps », déclara Grigory Sverdlin. Le fondateur d’Idite Lesom précisa que 80 % des sollicitations concernaient des conseils juridiques et 20 % venaient de militaires.

« Rien qu’en juillet, nous avons aidé 149 personnes à déserter. La plupart n’avaient jamais été déployées en Ukraine. Ils ont décidé de partir dès qu’ils ont compris qu’ils allaient être envoyés au front ».

Affirma Grigory Sverdlin.

Foule rassemblée lors d'une manifestation contre la mobilisation à Moscou

Démentis officiels et guerre plus visible

Aucune preuve publique n’établit que le Kremlin prépara une nouvelle mobilisation de masse. Dmitri Medvedev, vice-président du Conseil de sécurité russe, qualifia les rumeurs de « stupidités » et assura que 200 000 hommes avaient signé un contrat avec l’armée au premier semestre.

Le Kremlin privilégia le recrutement de volontaires sous contrat. Des médias indépendants rapportèrent des méthodes de plus en plus coercitives, notamment dans la région de Penza où des hommes furent emmenés depuis la rue ou leur domicile pour signer un contrat avec le ministère de la Défense.

Le climat général se dégrada. Selon le centre VCIOM, près des deux tiers des Russes estimèrent que le pays s’apprêtait à traverser des temps difficiles, un niveau inédit depuis la pandémie. Les attaques de drones ukrainiens, de plus en plus profondes en territoire russe, rendirent la guerre plus visible. Vladimir Poutine reconnut lui-même des « dommages économiques ».

Dans ce contexte, le pouvoir durcit le discours contre ceux qui partirent. « Ce sont des traîtres », lança Dmitri Medvedev à propos des Russes ayant quitté le pays et souhaitant selon lui sa défaite.

La mémoire de 2022 gouverne déjà les départs

Ce qui frappe dans cette séquence, ce n’est pas tant la probabilité d’une mobilisation que son pouvoir d’anticipation. Le Kremlin n’a rien annoncé, et pourtant tout se passe comme s’il l’avait fait. C’est l’héritage le plus durable de septembre 2022 : l’État n’a plus besoin de décréter pour provoquer un mouvement, la mémoire collective s’en charge.

Le dispositif actuel du pouvoir repose sur un équilibre fragile. D’un côté, le contrat social implicite de la guerre : la majorité reste à l’écart du front contre une indifférence politique. De l’autre, le besoin vital d’hommes. Le recrutement par contrat, avec primes et pressions, a permis jusqu’ici de tenir.

Mais les signaux rapportés à Penza ou l’aveu de Medvedev sur les 200 000 contrats montrent que ce réservoir se tend. Chaque rumeur de mobilisation agit alors comme un test de résistance de ce modèle.

Le choix des destinations en dit long. Arménie, Géorgie, Serbie : ce ne sont pas des pays d’installation durable pour la plupart, ce sont des sas.

Des pays où l’on entre avec un passeport russe, où l’on connaît déjà un propriétaire, un avocat, un chat Telegram pour se loger. L’augmentation de 30 % des loyers à Erevan n’est pas un indicateur migratoire, c’est un indicateur de peur. On n’y achète pas une nouvelle vie, on y achète du temps.

Enfin, la qualification de « traîtres » par Medvedev n’est pas anodine. Elle ferme la porte du retour et transforme un acte de précaution en faute politique. C’est une stratégie dissuasive : si partir devient une trahison irréversible, on réfléchit deux fois avant de préparer son plan B. Mais c’est aussi un aveu. Quatre ans après, le pouvoir sait que la simple évocation du mot mobilisation suffit à faire vaciller la normalité qu’il tente d’imposer.

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