Depuis plusieurs mois, les autorités burkinabè et françaises ne parlent plus le même langage. Vendredi, l’Agence d’Information du Burkina (AIB) a annoncé la suspension de « travaux clandestins à la résidence de l’ambassadeur de France ». Un pas supplémentaire dans l’approfondissement des tensions entre les deux pays.
Les relations diplomatiques se dégradent entre la France et le Burkina Faso
Jamais les rapports entre Paris et Ouagadougou n’ont été autant mis à mal. Sous la présidence du capitaine Ibrahim Traoré, arrivé au pouvoir à la suite d’un putsch en septembre 2022, les relations entre les deux pays ont pris une autre tournure. Dénonciation d’accords, expulsions de diplomates, suspensions de vols, de visas, d’organes de presse et joutes verbales entre autorités. Presque toutes les lignes semblent avoir été franchies. Le pouvoir de la transition justifie ses positions vis-à-vis de la France par le fait que le pays tient désormais à sa souveraineté. Du côté de l’Elysée, il est question de ne pas entretenir de rapports avec un pouvoir issu d’un coup d’Etat. Mais à l’épreuve des faits, il apparaît vraisemblablement que c’est le rapprochement du Burkina Faso avec la Russie qui pose problème.
Depuis fin janvier 2023, la France n’a plus d’ambassadeur en poste à Ouagadougou. Le Burkina Faso avait demandé le remplacement de Luc Hallade. Rappelé depuis à Paris pour consultation, c’est un chargé d’affaires qui dirige les équipes de l’Ambassade. Plusieurs sources avaient annoncé la nomination du diplomate Mohamed Bouabdallah. Mais il n’en sera rien, la partie burkinabè ayant opposé une fin de non-recevoir.
En fin de semaine dernière, l’AIB a annoncé la découverte puis la suspension par le gouvernement de travaux de construction de bâtiments et d’une soute à carburant au sein de la résidence de l’ambassadeur de France à Ouagadougou. Ces travaux ont commencé depuis 2023 et la soute a même déjà reçu du carburant livré par l’entreprise Total, précise l’agence. Estimant un non-respect des procédures en la matière, le gouvernement affiche sa fermeté. Les entreprises impliquées dans la réalisation de ces travaux et Total ont été auditionnées.
Trois diplomates français expulsés du Burkina Faso pour « activités subversives »
Cette brouille intervient seulement quelques jours après l’expulsion de trois diplomates français du territoire burkinabè. Hervé Fournier et Guillaume Reisacher, tous conseillers politiques à l’Ambassade de France au Burkina Faso, ainsi que Gwenaëlle Habouzit rédactrice au Quai d’Orsay mais en séjour au Burkina Faso, sont accusés d’« activités subversives ». Dans la note verbale adressée à l’Ambassade de France à Ouagadougou, il n’y a pas de précision sur le type d’activités en cause. Paris n’a pas tardé à réagir. Par la voix du porte-parole adjoint du ministère des affaires étrangères Christophe Lemoine, elle a jugé ”infondées” les accusations portées contre ces diplomates, signifiant qu’elle ne peut que déplorer cette situation.
Interrogé au détour d’un entretien à la télévision nationale, le capitaine Ibrahim Traoré, donne des pistes. « Aujourd’hui ils ont beaucoup de plans pour déstabiliser le Burkina Faso. Il y a l’élimination physique, la manipulation d’une frange de l’armée et il y a aussi les médias. La diplomatie des pays participe aussi à ça », explique-t-il, avant d’ajouter « Ils sont en train de pénétrer le monde de la culture avec certains artistes. On les suit. Ils sont en train de pénétrer le monde des médias pour que vous relayez ce qu’ils veulent. Donc il y a beaucoup d’activités subversives qui se passent… Tout leur espoir c’est de pouvoir manipuler la population, faire baisser la ferveur pour que le peuple ne soutienne pas la transition afin qu’ils puissent atteindre leurs fins. ».
Agents de la DGSE ou diplomates ? Ils sont dans le viseur du Burkina Faso
Depuis le départ des soldats français du Burkina Faso et la dénonciation d’autres accords de coopération militaire avec la France, les accusations de tentatives de déstabilisation orchestrées par la France se sont multipliées. Fin 2023, quatre Français ont été arrêtés à l’aéroport pour « espionnage ». Ils ont été mis en examen et placés en résidence surveillée après un passage à la prison civile de Ouagadougou. « Ces quatre techniciens étaient au Burkina Faso pour réaliser une opération de maintenance informatique au profit de l’ambassade de France », avait souligné une source diplomatique française. Pourtant, plusieurs autres sources confirment qu’il s’agit bien d’agents de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). Un an avant, le Burkina Faso avait déjà procédé à l’expulsion de 2 Français, eux aussi accusés d’espionnage. Dans la même logique, des correspondants de presse de médias français comme Le Monde et Libération ont été expulsés. RFI et France 24 n’émettent plus depuis plus d’un an au Burkina Faso. Récemment encore, le Conseil Supérieur de la Communication a suspendu plusieurs médias étrangers dont TV5 Monde.
Le climat de suspicion qui prévaut dans les relations entre la France et le Burkina Faso a des répercussions sur leur coopération scientifique et culturelle. Des sources concordantes font état de difficultés pour des citoyens de ces 2 pays d’obtenir des visas de part et d’autre. Une centaine d’étudiants admis pour l’année académique 2023-2024 dans des universités françaises n’ont pas obtenu de visa. Pour la prochaine rentrée académique, rien n’indique pour l’heure que les choses vont se débloquer.