Mi-février, Tsinat Semagn part pour une simple balade à Nsawam au Ghana avec son équipe de recherche canadienne et tombe soudain nez à nez avec une joyeuse marche d’élèves qui célèbrent la Semaine africaine.
Ce jour-là, sans le savoir, ils venaient de faire le premier pas vers un projet de collaboration artistique sur un sujet encore trop tabou en Afrique : les menstruations.
Un moment spontané au coeur du projet
« C’était mi-février, on est tombés par hasard sur une marche des étudiants de St. Michael’s qui lançaient la Semaine africaine au Ghana. On ne les avait jamais vus avant et eux non plus. Il y avait beaucoup d’excitation des deux côtés, et une professeure qui nous a repérés ce jour-là nous a plus tard invités à leur journée peinture et tenue traditionnelle. »
Ce moment spontané décrit par Tsinat Semagn, chercheuse au centre de co-création éthique McMaster a posé les bases d’une relation réelle et humaine.
L’équipe de Semagn a donc décidé de participer à cet événement en portant des tenues traditionnelles et ont terminé la semaine en apprenant Ampe, un jeu ghanéen, en cuisinant et en jouant au football avec les jeunes. Ces instants, selon Tsinat, étaient « une série de moments authentiques où nous avons célébré la vie ensemble, sans intention d’extraire des données ou de faire de la recherche sur eux ».
Co-créer pour parler d’un sujet peu abordé au Ghana
Ce n’est que plus tard qu’est née l’idée du projet artistique : co-créer une fresque exprimant les expériences menstruelles vécues par les filles et la perception qu’en ont aussi les garçons. Un sujet souvent entouré de gêne ou de moqueries, que l’équipe souhaitait traiter avec délicatesse et équité.
Ahlam Yassien, membre du projet, explique leur réflexion avant de se lancer :
« Avant de faire cette activité, on a réfléchi à notre identité, nos expériences, et à comment elles influenceraient notre approche. L’activité était spontanée, mais nos questions, elles, étaient réfléchies.
On s’est demandé : Comment offrir un espace où les élèves ghanéens peuvent être ouverts sur leurs expériences ? Comment créer un cadre qui invite au dialogue plutôt que de montrer du doigt, surtout sur des croyances stigmatisantes ? Et comment faire en sorte que l’image qu’ils peignent leur ressemble vraiment ? »
Sensibiliser sans se mettre dans la position du sauveur
Beaucoup de personnes dénoncent un « syndrome du sauveur » que peuvent démontrer les Occidentaux lorsqu’ils se rendent dans des pays africains. Leurs missions philantropiques leur donnent l’impression qu’ils peuvent sauver toutes personnes qu’ils rencontrent et cela les mène très vite à ressentir de la pitié ou du mépris pour les populations locales.
Ahlam a bien exprimé sa conscience de leurs privilèges en tant que chercheurs venant d’un pays comme le Canada.
« Dès notre arrivée, on a vu que les élèves ghanéens calquaient nos façons de parler, alors que c’était nous, les étrangers. Le Canada est un pays à hauts revenus, on a un accès à l’hygiène menstruelle très différent, nos toilettes scolaires aussi. Et comme le Canada a l’image du “bon samaritain”, on avait la responsabilité d’être vigilants pour ne pas reproduire une posture de sauveurs. »
“Comme une rivière et non une cascade”
Tsinat, les chercheuses ont volontairement choisi un processus de fluidité, où la direction est guidée par les élèves eux-mêmes, en contraste avec une méthode en cascade (top-down) qui aurait imposé un savoir sans prise en compte des réalités locales.
Cela leur a permis d’éviter l’écueil classique des interventions internationales en milieu scolaire : considérer les chercheuses comme détentrices d’une expertise incontestable.
Au contraire, Ahlam disait qu’il leur a fallu respecter la définition locale du consentement et l’autorité du chef d’établissement avant toute entrée dans l’école :
« Une partie du travail réflexif que nous avons mené tout au long de l’activité nous a aussi demandé de reconnaître que le consentement peut revêtir différentes formes selon les contextes. Ainsi, même si nous avions un consentement écrit officiel, la validation ultime pour nous a été de contacter le directeur de l’école et d’obtenir son approbation pour y entrer. »
Les chercheuses ont donc adopté une position qui n’est pas classique chez les chercheurs:
- Le respect des normes culturelles locales : Elles ont compris qu’ignorer l’autorité du chef d’établissement aurait pu compromettre leur projet, même si au premier abord, cela paraîtrait assez patriarcal.
- La posture d’apprentissage : en renonçant à se présenter comme des « expertes » venues imposer un atelier tout fait, elles ont choisi de co-créer un espace d’expression artistique adapté aux besoins et aux préférences des élèves.
Des activités menées par les élèves
Initialement, l’idée était d’organiser une simple présentation sur la santé menstruelle. Mais très vite, elles ont jugé cette approche trop prescriptive et peu adaptée à leur posture d’extérieures, malgré leur statut d’« insiders » en tant que femmes africaines noires.
Elles ont donc conçu une activité artistique de co-création : permettre aux élèves ghanéens d’exprimer leurs expériences à travers la peinture et le collage, en intégrant les garçons pour inclure leurs perceptions, leurs préjugés et leur rôle dans la stigmatisation.
Les chercheuses ont découvert que les élèves étaient bien au courant que les produits mensuels coûtent extrêmement cher au Ghana. C’est d’ailleurs le pays le plus cher en termes de produits hygiéniques : Les femmes Ghanéennes dépensent 13,2% de leur salaire pour ces produits. Et encore, cette dépense reste un privilège : Dans les milieux ruraux, il n’y a souvent même pas d’endroits où acheter ces produits sanitaires.
Qu’ont dit les élèves?
Des élèves ont aussi témoigné que leur apprentissage était mis en péril par leurs règles, puisque certains parents les font rester à la maison pendant leur semaine de règles.
A travers l’art qu’ils ont créé, les chercheuses ont compris que beaucoup de choses devaient changer :
En premier, on voit que la nature est importante dans leur perception des règles, puisque beaucoup de Ghanéennes utilisent des feuilles d’arbre lorsqu’elles ne peuvent pas trouver des serviettes hygiéniques.
Ensuite, les élèves ont décidé d’inclure une pharmacie (en rouge) où ils peuvent acheter ces produits, puis une clinique (rose) dans l’école où on pourrait leur donner gratuitement ces produits.
En bleu, on peut voir des toilettes séparées pour permettre aux élèves menstruées de se sentir à l’aise.
Enfin, on voit que les élèves changeraient leur dynamique et essaieraient d’offrir plus de soutien aux camarades qui ont leurs règles.

La solution?
Bien que pour aider les élèves au Ghana, il y a plein d’idées, comme créer un club au sein de l’école pour en parler, les chercheuses n’ont pas pris un rôle actif pour trouver ces solutions : En fin de parcours, les jeunes ont produit des œuvres collectives et les intervenantes, elles, ont pris un rôle de soutien et de facilitation, comme le résume Tsinat :
« Nous n’avions pas toutes les réponses. Nous voulions écouter ce qui existe déjà localement et travailler avec la communauté, pas lui imposer des solutions. »


