OTTAWA, 24 juillet (Le Parisien Matin) – Windsor, en Ontario, s’apprête à vivre un moment historique ce vendredi avec la mise en service symbolique du pont international Gordie Howe. Le Canada a annoncé que la célébration se ferait uniquement du côté canadien, sans cérémonie transfrontalière et sans représentants américains, avant l’ouverture officielle au trafic prévue lundi.
Ce qui aurait dû être une fête commune entre deux alliés devient le symbole d’une relation bilatérale profondément fissurée par la guerre commerciale.
Un projet stratégique de 4,7 milliards devenu otage politique
Attendu depuis 2018, le pont Gordie Howe représente un investissement colossal de 4,7 milliards de dollars entièrement financé par Ottawa. Baptisé en hommage au légendaire joueur canadien des Red Wings de Detroit, l’ouvrage doit offrir une alternative moderne et plus rapide à l’Ambassador Bridge vieillissant qui enjambe la rivière Detroit. Long de 2,5 kilomètres, il doit fluidifier le passage de plus de dix mille camions par jour.
Son inauguration, prévue en juin, a été repoussée pour des raisons logistiques et politiques. L’infrastructure reste pourtant cruciale pour le commerce nord-américain, puisque près de 70 pour cent des exportations canadiennes transitent vers les États-Unis par voie terrestre.
Depuis février, le président américain Donald Trump a menacé de bloquer le chantier, invoquant le refus de provinces canadiennes de vendre de l’alcool américain, les droits sur les produits laitiers et les discussions entre Ottawa et Pékin. Lundi encore, il a brandi la menace de tarifs de 50 pour cent sur des produits canadiens, ravivant des tensions qui semblaient s’apaiser.
Le bras de fer sur le partage des recettes de péage
Au cœur de la rupture protocolaire se trouve un désaccord financier majeur sur les revenus du pont. Début juillet, Donald Trump a affirmé avoir obtenu un accord beaucoup plus avantageux pour les États-Unis. Selon un projet d’entente rendu public mercredi, le Canada devrait partager les recettes nettes liées au pont et aux passages frontaliers avec Washington pendant quinze ans, sans garantie explicite d’être remboursé au préalable.
Cette version contredit la position défendue par le premier ministre Mark Carney, qui assure que le remboursement intégral de la dette doit intervenir avant tout partage.
Carney a clarifié sa position jeudi en rappelant que l’accord initial de 2012 avec le Michigan reste valable et que le mécanisme actuel ne prévoit aucun partage tant que la dette n’est pas épongée. Selon des juristes de l’Université Queen’s, ce nouveau texte reste flou et non contraignant, ce qui permet à chaque partie de revendiquer une victoire politique tout en laissant la porte ouverte à d’autres négociations.
Une inauguration à forte portée symbolique
L’annulation de la traditionnelle coupure de ruban transfrontalière marque une rupture sans précédent. Habituellement, ce type d’infrastructure binationale donne lieu à une célébration conjointe soulignant des décennies de coopération. Ottawa a choisi de fêter l’événement entre Canadiens seulement, tandis que la Maison-Blanche a salué par la voix de Kush Desai un accord renégocié au bénéfice des Américains, sans préciser quand les recettes seraient perçues.
L’opposition conservatrice a accusé le gouvernement Carney d’avoir cédé sous pression. Des analystes estiment pourtant que l’essentiel pour Ottawa était d’assurer l’ouverture effective de l’ouvrage, quitte à ménager le président américain sur la question sensible des péages.
Un avenir commercial sous très haute tension
Au-delà du pont, c’est l’ensemble de la relation qui vacille. Les accusations américaines sur la fumée des feux de forêt du nord de l’Ontario qui empoisonnerait l’air américain ont ajouté une dimension surréaliste au conflit. Cette rhétorique illustre à quel point les dossiers environnementaux et commerciaux sont désormais instrumentalisés dans les négociations bilatérales.
Pour de nombreux observateurs, l’absence de mécanisme de règlement des différends dans le nouveau projet rend le Canada particulièrement vulnérable à des décisions imprévisibles de Washington. Mark Carney a résumé l’enjeu devant la presse en déclarant
« il n’y a pas de partage des péages en vertu de cet accord tant que l’ensemble de la dette n’est pas remboursée ».


