mercredi, 16 septembre Magazine

Washington (Le Parisien Matin) 15 septembre 2026 – L’affrontement stratégique entre Washington et Pékin en Amérique latine connaît une accélération marquée, sous l’effet d’une mutation profonde de la politique étrangère américaine, passée du modèle de la responsabilisation partagée à celui d’une compétition explicite entre grandes puissances. Cette dynamique s’accompagne d’initiatives économiques chinoises d’envergure, notamment dans les infrastructures et les minéraux critiques, tandis que les États-Unis accentuent leurs pressions diplomatiques et sécuritaires dans l’ensemble du continent.

La mutation de la doctrine stratégique américaine et le retour des zones d’influence

Les relations bilatérales entre les États-Unis et la République populaire de Chine connaissent une détérioration continue de leur cadre de coopération, cimentant un modèle axé sur la concurrence stratégique directe. Au cours de la première période du XXIe siècle et jusqu’au milieu des années 2010, les administrations successives à Washington privilégiaient une doctrine axée sur la « responsabilité partagée » (shared responsibility). L’objectif affiché consistait alors à intégrer Pékin dans la gestion des grandes crises internationales et des structures de gouvernance mondiale.

Cependant, cette phase de concertation a laissé place à une politique de confrontation stratégique formalisée sous la première présidence de Donald Trump (2017–2021) et poursuivie sous le mandat de Joe Biden (2021–2025). Cette orientation se maintient avec fermeté au cours du second mandat de Donald Trump (2025–2029). Les responsables de la sécurité nationale à Washington considèrent désormais la présence grandissante des acteurs étatiques chinois dans l’hémisphère occidental comme une menace directe pour les intérêts stratégiques des États-Unis.

Cette posture rappelle les priorités sécuritaires observables pendant la Guerre froide, époque à laquelle Washington considérait le contrôle direct de l’Amérique latine comme un élément incontournable de sa sécurité nationale. Durant cette période, la stratégie américaine visait prioritairement à évincer l’Union soviétique de ce qu’elle considérait comme sa zone d’influence historique. Bien que le contexte idéologique actuel soit distinct, la concurrence géographique contemporaine réactive des logiques de contrôle territorial, d’accès prioritaire aux ressources et de sécurisation des voies maritimes.

L’expansion des investissements et des infrastructures chinoises dans la région

Face aux préventions américaines, la République populaire de Chine a consolidé sa position pour devenir le deuxième partenaire commercial de l’Amérique latine et le premier créancier bilatéral de plusieurs gouvernements régionaux. La stratégie de Pékin repose sur un réseau dense de projets d’infrastructures lourdes, de partenariats technologiques et d’accords d’extraction de ressources naturelles, intégrés au projet des Nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative).

Parmi les réalisations les plus notables figure le mégaport de Chancay, situé à 80 kilomètres au nord de Lima, au Pérou. Ce complexe portuaire en eau profonde, dont le groupe d’État chinois COSCO Shipping détient 60 % des parts, est conçu pour devenir le principal hub logistique de la façade pacifique sud-américaine. Il doit réduire de manière significative les délais de transport maritime vers l’Asie pour les exportations de matières premières sud-américaines.

En parallèle, les entreprises d’État et les conglomérats privés chinois investissent massivement dans les secteurs de la transition énergétique et de l’extraction minière. La Chine détient des participations majeures dans les gisements de lithium de l’Argentine et du Chili, ainsi que dans l’exploitation du cuivre chiliens et péruviens. Au cours des données compilées pour l’année 2025, le Chili a acheminé plus de 50 % de sa production de cuivre et 70 % de ses exportations de lithium vers le marché chinois.

L’engagement chinois s’étend également au secteur télécoms et aux réseaux électriques. Le géant de la technologie Huawei et d’autres entreprises chinoises d’infrastructures participent activement au déploiement des réseaux 5G, des câbles sous-marins de transmission de données et des centrales d’énergie renouvelable à travers l’Amérique du Sud.

La réponse diplomatique et les mécanismes de pression des États-Unis

Pour contrer cette avancée, le gouvernement américain met en œuvre un ensemble de mesures diplomatiques, administratives et sécuritaires visant à dissuader les pays d’Amérique latine de conclure des accords stratégiques avec la Chine. Ces actions prennent la forme d’avertissements formels concernant les risques de dépendance économique et de restrictions ciblées sur les responsables politiques régionaux.

Dans le domaine diplomatique et sécuritaire, Washington interroge régulièrement la souveraineté technologique et maritime des pays hôtes. Des épisodes récents illustrent la montée de ces pressions réciproques :

  • Au Chili : Les autorités chiliennes ont refusé en février 2026 l’autorisation d’accostage et d’intervention à un navire médical de la marine chinoise. Ce refus est intervenu à la suite d’actions diplomatiques directes de Washington, qui avait révoqué une semaine plus tôt les visas américains de trois fonctionnaires gouvernementaux chiliens liés à un projet de câble sous-marin mené par une entreprise chinoise.

  • En Argentine : Des différends diplomatiques sont apparus à la suite de démarches entreprises par l’ambassade des États-Unis à Buenos Aires, menaçant de révoquer les visas de dirigeants d’une entreprise électrique argentine après la négociation d’un contrat d’infrastructures avec le groupe Huawei.

  • Au Venezuela : La capture de l’ancien président Nicolás Maduro par les forces américaines le 3 janvier 2026 a constitué un tournant sécuritaire majeur dans la région. Au-delà des motifs politiques affichés, les analyses sécuritaires soulignent que cette intervention visait explicitement à interrompre la présence opérationnelle et économique de Pékin dans ce pays et à réaffirmer le rôle prépondérant des États-Unis sur le continent.

Les responsables diplomatiques chinois, à l’image de l’ambassadeur de Chine au Chili, Niu Qingbao, ont fermement dénoncé ces mesures, accusant Washington d’exercer une « diplomatie coercitive » et de violer la souveraineté des États souverains de la région. Pékin soutient que ses partenariats s’inscrivent dans une logique de coopération « gagnant-gagnant » et de solidarité Sud-Sud.

Les dilemme stratégiques et économiques des gouvernements latino-américains

Pris entre les exigences sécuritaires des États-Unis et l’attractivité des capitaux chinois, les gouvernements d’Amérique latine adoptent des trajectoires guidées par des impératifs économiques immédiats plutôt que par des alignements idéologiques stricts.

En Argentina, malgré les positions politiques très pro-américaines affichées par le président Javier Milei, la réalité des contraintes financières a contraint le gouvernement de Buenos Aires à renouveler un accord de swap monétaire multilattéral de plusieurs milliards de dollars avec la Banque populaire de Chine. Cette décision souligne la difficulté pour les économies émergentes de se passer des liquidités et des marchés de débouchés fournis par Pékin.

La structure des échanges commerciaux mondiaux accentue ce dilemme. Alors que les États-Unis proposent des partenariats axés sur la gouvernance, la sécurité institutionnelle et l’État de droit, la Chine apporte des financements directs sans conditions politiques liées aux structures internes des États récepteurs. De nombreux pays de la région cherchent ainsi à préserver un équilibre précaire pour éviter des représailles commerciales d’un côté ou des sanctions administratives et diplomatiques de l’autre.

Une rivalité structurée autour des ressources et des infrastructures

Les rapports institutionnels d’analyse stratégique publiés au début de l’année 2026 soulignent que la compétition entre Washington et Pékin ne reproduit pas exactement le schéma idéologique de la Guerre froide, fondé sur l’affrontement entre deux modèles de société. L’affrontement actuel s’articule autour de priorités matérielles claires : le contrôle de l’approvisionnement en minéraux critiques, la domination des voies logistiques globales et le développement des infrastructures de communication de dernière génération.

Les analystes et diplomates observent que la capacité des pays latino-américains à maintenir leur autonomie décisionnelle dépendra de l’évolution des politiques commerciales américaines et de la régularité des flux d’investissements chinois. Alors que les projets d’infrastructures majeurs financés par Pékin continuent d’entrer en phase opérationnelle, la pression exercée par Washington sur les chaînes de valeur stratégiques maintient la région au centre de la compétition entre les deux principales puissances économiques mondiales.

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