vendredi, 4 septembre Magazine

NEW YORK, 3 septembre (Le Parisien Matin)Gloria Steinem, la journaliste et militante féministe américaine dont l’activisme contribua à faire avancer les droits des femmes dans le monde, est décédée à 92 ans. Elle s’éteignit paisiblement à son domicile new-yorkais le mercredi 2 septembre, entourée de proches, selon un communiqué diffusé sur sa page Instagram.

Le communiqué salua une vie bien vécue et souligna son engagement pour l’égalité jusqu’à la fin. Il mit en avant sa capacité à écouter les autres et à leur permettre de se sentir vus et entendus. Née en Ohio en 1934, elle grandit dans une caravane avant de vivre à Toledo avec sa mère.

L’infiltration qui révéla Playboy

En 1962, elle reçut sa première mission importante pour Esquire sur la contraception. L’année suivante, elle se fit engager sous le pseudonyme de Marie Ochs comme Playboy Bunny au Playboy Club de New York. Son enquête A Bunny’s Tale décrivit les corsets douloureux et le harcèlement constant.

L’exposé améliora les conditions des employées mais freina sa carrière. Elle confia :

« parce que j’étais maintenant devenue une Bunny – et peu importait pourquoi ».

Selon Gloria Steinem. Auparavant, elle avait dirigé l’Independent Research Service, financé par la CIA, sur lequel elle déclara :

« Si j’avais le choix, je le referais ».

En 1968, elle rejoignit le magazine New York où elle forgea l’expression « liberté reproductive ». Ayant avorté à Londres à 22 ans, elle déclara :

« Je pense que la personne qui a dit : ‘Chérie, si les hommes pouvaient tomber enceintes, l’avortement serait un sacrement’ avait raison ».

En 1971, elle co-fonda le National Women’s Political Caucus et, avec Dorothy Pitman Hughes, Ms. Magazine, premier grand magazine féministe géré par des femmes. Le premier numéro, avec Wonder Woman en couverture, s’écoula en quelques jours et attira 26 000 abonnements.

Une voix intersectionnelle et controversée

Steinem affirma que sexe et race étaient liés. Elle déclara : « parce qu’elles sont faciles, et les différences visibles ont été les principaux moyens d’organiser les êtres humains en groupes supérieurs et inférieurs », selon Gloria Steinem. Elle crédita les féministes noires pour son éducation : « C’était comme trouver une famille », selon Gloria Steinem.

Figure polarisante, elle fut critiquée pour une tribune de 1998 défendant Bill Clinton face à des accusations de harcèlement. Elle revint sur ses propos en 2017 et clarifia en 2013 sa position sur les droits des personnes transgenres.

Diagnostiquée d’un cancer du sein en 1986 puis d’une névralgie du trijumeau en 1994, elle rejeta longtemps le mariage avant d’épouser l’activiste David Bale en 2000. En 2013, Barack Obama lui remit la Presidential Medal of Freedom. Elle co-présida la Women’s March de Washington en janvier 2017 au lendemain de l’investiture de Donald Trump.

L’héritage d’une féministe qui a rendu le combat lisible

L’originalité de Gloria Steinem ne fut pas d’inventer le féminisme, mais de le traduire. Là où d’autres théorisaient dans les universités, elle écrivit pour Esquire, New York, puis Ms., et fit entrer les questions d’avortement, de salaire et de violence dans les kiosques à journaux.

Son parcours illustre une tension permanente du mouvement américain : une femme blanche, diplômée, séduisante, choisie par les médias pour incarner la cause, et qui utilisa cette visibilité pour citer Florynce Kennedy, Shirley Chisholm ou Dorothy Pitman Hughes. Elle le reconnut elle-même, en parlant de culpabilité et de responsabilité.

L’épisode Bunny reste central. En se déguisant en serveuse sexualisée, elle comprit que le journalisme d’infiltration pouvait servir la cause des femmes, mais paya le prix de l’étiquette. De la même façon, Ms. Magazine fut une entreprise économique suicidaire à sa création, boycottée par les annonceurs, et qui survécut.

Ses revirements tardifs sur Clinton et sur les personnes transgenres montrent aussi une trajectoire rare : une militante capable de dire publiquement qu’elle ne réécrirait pas la même tribune aujourd’hui. Ce n’est pas de l’opportunisme, c’est la marque d’un féminisme qui a vieilli, qui a écouté, et qui a accepté que la définition même de femme évolue après elle.

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