L’Iran a passé des décennies à construire un château fort pour découvrir qu’il était en papier mâché. Le Dr Raz Zimmt, l’un des plus grands spécialistes israéliens de l’Iran spécule que la République islamique se retrouve dans une impasse stratégique après la guerre éclair contre Israël.
Un tournant à Téhéran
« J’ai passé plus de trois décennies à travailler sur l’Iran, à la fois dans l’establishment militaire et ensuite dans le monde universitaire. Je dois avouer qu’aujourd’hui j’ai plus de questions que de réponses. Mais je vais essayer de partager avec vous quelques réflexions sur l’impact de cette guerre sur différents enjeux. » — Dr Raz Zimmt
Cette confession, presque inattendue de la part d’un spécialiste chevronné, dit tout du tournant que traverse Téhéran : une perte de confiance dans ses leviers traditionnels, proxys régionaux et dissuasion par missiles, qui l’oblige à revoir ses ambitions.
La défaite de relais comme le Hamas, l’effondrement du régime Assad et l’échec de frappes de représailles montrent une rupture stratégique. Pour Zimmt, cette fragilisation relance le spectre d’un passage au seuil nucléaire, vu comme « l’ultime dissuasion » pour un régime à la recherche d’un nouveau gage de survie.
En creux, son propos souligne qu’Israël et les États-Unis, en neutralisant sites d’enrichissement et scientifiques clés, ont infligé un coup d’arrêt sévère à la crédibilité militaire iranienne. Téhéran n’a plus guère le choix : revenir à la table des négociations ou jouer le tout pour le tout.
Le “ralliement autour du drapeau” et ses limites
« En ce moment, ce n’est pas le moment pour les Iraniens d’exprimer leur opposition au régime. C’est l’occasion de se rallier au drapeau. Beaucoup d’entre eux, je dois le dire, sont même devenus beaucoup plus anti-israéliens qu’avant. Ils estiment qu’Israël ne voulait pas seulement détruire le programme nucléaire iranien ou renverser le régime, mais cherchait à désintégrer l’Iran et à porter atteinte à son intégrité territoriale. Cela permet de rassembler la plupart des Iraniens autour du régime. » explique Zimmt.
D’après lui la guerre a temporairement renforcé le nationalisme iranien et réduit l’espace d’expression des dissidents internes.
Israël est perçu comme une menace existentielle, et non seulement comme un adversaire régional ou idéologique. L’idée qu’Israël voudrait « démembrer » l’Iran réveille ce réflexe de défense nationale qui dépasse la haine ou la défiance envers le régime. Ce phénomène de « rally around the flag » est classique en temps de guerre mais pourrait s’avérer fragile si la situation se détériore économiquement ou militairement.
La répression et la difficulté de manifester à court terme
« Il y a en ce moment une cohésion interne croissante au sein de l’élite iranienne et un durcissement de la répression. On a déjà vu des exécutions, des arrestations et une répression accrue contre la société civile. Cela va rendre très difficile le retour des Iraniens dans la rue comme lors des manifestations de 2022-2023. » — Dr Raz Zimmt
En fait, la capacité de mobilisation populaire est sévèrement réduite par la répression préventive. Les manifestations massives de 2022-2023 suite à la mort de Mahsa Amini avaient montré un potentiel révolutionnaire, mais la guerre actuelle a permis au régime de reprendre l’avantage sécuritaire et de réaffirmer sa légitimité, au moins temporairement. La peur est redevenue un outil efficace de gouvernance.
Les Iraniens vont-ils rester dociles?
« Il est encore trop tôt pour dire si ce ralliement autour du drapeau va durer. Il est possible que la colère publique, qui est aujourd’hui dirigée principalement contre Israël, se retourne contre le régime.
Les Iraniens pourraient se demander pourquoi le régime a investi autant d’argent dans ses missiles, son programme nucléaire et ses milices, pour que tout cela soit détruit en quelques semaines. Ils pourraient aussi critiquer l’incapacité du régime à protéger ses scientifiques nucléaires et ses généraux tués par Israël dans les premières heures de l’attaque. » — Dr Raz Zimmt
Il est donc possible qu’il y ait un effet boomerang. L’humiliation militaire, la destruction d’infrastructures coûteuses et la mort de figures clés peuvent générer un ressentiment populaire contre le régime. La question fondamentale deviendra : « Pourquoi sacrifier notre bien-être national pour un projet militaire et idéologique qui nous expose à une telle destruction ? »
Une absence d’opposition structurée capable de changer le régime
« Je dois admettre qu’en ce moment, je ne vois aucune réelle opposition organisée à l’intérieur de l’Iran. Il n’existe pas d’opposition institutionnalisée. Donc il sera très difficile pour quiconque en Iran de créer les conditions d’un changement de régime. Mais comme je le dis toujours, il est presque impossible de prévoir le déclencheur d’une révolution. Nous ne l’avions pas prévu avant le Printemps arabe, ni avant l’effondrement du régime d’Assad, et probablement nous échouerons aussi à le prévoir en Iran. » — Dr Raz Zimmt
L’histoire politique enseigne bien que la chute des régimes autoritaires est imprévisible et dépend souvent d’un facteur catalyseur externe ou d’un enchaînement d’événements internes inattendus. Actuellement, l’absence de leadership unifié et de stratégie coordonnée parmi les opposants limite tout potentiel révolutionnaire. Les Iraniens sont donc soumis de force.
Et si l’Ayatollah Khamenei meurt?
« Khamenei a 86 ans et ne vivra probablement plus très longtemps. Si Khamenei était tué, l’Assemblée des experts, composée de 88 religieux, se réunirait en quelques heures ou jours pour nommer un nouveau guide suprême. Ce nouveau guide serait probablement tout aussi conservateur, voire plus radical. Donc, tuer Khamenei ne provoquerait pas un changement fondamental du régime. Au contraire, les Gardiens de la Révolution deviendraient l’institution numéro un en Iran. » — Dr Raz Zimmt
Un assassinat ciblé de Khamenei ne sera donc pas « décapitant » pour le régime. La succession est institutionnalisée. Les Gardiens de la Révolution, déjà puissants, en sortiraient renforcés, et leur idéologie nationaliste et anti-occidentale dominerait probablement davantage la politique iranienne.
Est-ce que l’exil du prince Reza Pahlavi va aider?
« J’ai du respect pour l’opposition iranienne en exil, y compris les monarchistes et Reza Pahlavi. Mais beaucoup en Israël et aux États-Unis confondent la nostalgie qui existe en Iran pour l’époque pré-révolutionnaire avec un véritable soutien à Reza Pahlavi comme leader crédible. La plupart des Iraniens estiment qu’un changement de régime doit venir de l’intérieur, par le peuple iranien. » — Dr Raz Zimmt
Même si la diaspora iranienne dispose d’une voix et d’une visibilité médiatique, elle n’a pas d’influence directe sur les dynamiques internes.
Son rôle reste symbolique et le potentiel révolutionnaire dépend essentiellement des alliances internes entre classes populaires, classes moyennes, élites dissidentes et étudiants


