CABESTANY, 18 août (Le Parisien Matin) – Yvette Roudy, ancienne ministre des droits de la femme à l’origine du remboursement de l’interruption volontaire de grossesse par la Sécurité sociale, est morte mardi 18 août à l’âge de 97 ans.
Son décès est survenu dans la résidence médicalisée de Cabestany (Pyrénées-Orientales), où elle résidait depuis trois ans. L’information a été communiquée par son neveu Jean-Pierre Saldou.
Une militante restée combative jusqu’au bout
Même retraitée de la vie politique, elle conserva un verbe tranchant. En 2012, elle critiqua vivement le programme du futur président François Hollande sur l’égalité femmes-hommes.
« Le Parti socialiste [PS] est repris par ses vieux démons remontant à Proudhon, qui était misogyne ».
Déclara Yvette Roudy au Monde.
En février 2018, interrogée par L’Obs sur le mouvement #MeToo, elle y vit une rupture majeure.
« un événement fondamental du XXIe siècle et une étape historique du féminisme, qui me rappelle l’époque du Manifeste des 343 »
Affirma Yvette Roudy.
« La question des droits des femmes est politique, et #MeToo, qui dénonce les rapports de pouvoir abusifs, est une question politique aussi ».
Poursuivit Yvette Roudy.
Nommée en 1981 par François Mitterrand, elle fut la première titulaire d’un ministère dédié aux droits de la femme. Elle exerça cette fonction jusqu’en 1986, sous les gouvernements de Pierre Mauroy et de Laurent Fabius.
Son portefeuille fut d’abord regardé avec scepticisme. En 1984, grâce notamment au soutien de Simone de Beauvoir, il fut élevé au rang de ministère de plein exercice.
Elle fit officialiser la Journée internationale des droits des femmes en France. Elle convainquit le président de la République d’instituer le 8 mars comme date officielle en 1982.
Le remboursement de l’IVG et la loi de 1983
Si la loi Veil de 1975 dépénalisa l’avortement, l’acte resta coûteux et peu accessible. Aidée de Simone Iff, ancienne présidente du Planning familial, Yvette Roudy mena la bataille parlementaire.
Elle obtint le remboursement total de l’IVG par la Sécurité sociale en décembre 1982. La mesure marqua une étape décisive pour l’accès effectif au droit.
En 1983, elle fit voter la loi qui porte son nom. Le texte interdit toute discrimination fondée sur le sexe à l’embauche, en matière de salaire ou de promotion.
La loi créa le rapport de situation comparée, obligeant les entreprises à documenter les écarts de rémunération. Elle initia également les premiers travaux officiels sur la féminisation des noms de métiers.

Des origines modestes à l’engagement féministe
Née en 1929 à Pessac, fille d’un ouvrier invalide de guerre, elle grandit dans la précarité et perdit sa mère à 12 ans. Elle commença à travailler à 17 ans comme dactylographe dans une conserverie de poissons.
Autodidacte, elle passa son baccalauréat en cours du soir à 26 ans. À 78 ans, elle s’inscrivit à l’université pour obtenir un master en géopolitique.
En 1964, elle traduisit en français l’essai de Betty Friedan, La Femme mystifiée. Ce travail fut un déclic. Elle s’engagea au Mouvement démocratique féminin et dirigea le journal La Femme du XXe siècle.
Dès 1965, elle s’allia à François Mitterrand après avoir obtenu son soutien sur la contraception. Elle participa au congrès d’Épinay en 1971 et signa le Manifeste des 343.
Élue députée européenne en 1979, elle fonda la première commission des droits des femmes du Parlement européen.
Après son passage au gouvernement, le Parti socialiste l’envoya dans le Calvados, dans une circonscription jugée perdue. Elle fut élue députée de 1986 à 2002 et maire de Lisieux de 1989 à 2001.
Seule maire socialiste de la ville à cette période, elle modernisa Lisieux avec une médiathèque et un IUT.
En 2018, elle créa la fondation Yvette Roudy en cédant une partie de son patrimoine pour financer l’accès à l’IVG, à la contraception et à la parité. En 2020, elle publia son dernier ouvrage, Lutter toujours.
L’héritage d’une institutionnalisation inachevée
Yvette Roudy n’a pas seulement fait des lois, elle a fait entrer le féminisme dans l’appareil d’État. C’est là que réside sa singularité historique.
Contrairement à ses prédécesseures qui agirent depuis la rue ou les tribunaux, elle choisit le ministère comme champ de bataille. Elle transforma une cause militante en administration, avec budget, circulaires et indicateurs chiffrés.
Sa méthode fut double : rendre visible ce qui était tu, et rendre mesurable ce qui était nié. Le rapport de situation comparée de 1983 fut à cet égard plus subversif que le principe de non-discrimination lui-même. Il obligea les entreprises à produire la preuve de leur inégalité.
Le remboursement de l’IVG, lui, révèle sa lecture matérialiste des droits. Pour Roudy, un droit non remboursé était un droit de classe. L’argument porta en 1982 parce qu’il déplaça le débat moral vers le terrain de la justice sociale, terrain audible par la gauche mitterrandienne.
Son parcours éclaire aussi les angles morts actuels. La féminisation des métiers, moquée à l’époque, paraît aujourd’hui consensuelle. La loi sur l’égalité professionnelle, en revanche, montre ses limites : quarante ans plus tard, l’écart salarial persiste. L’outil qu’elle a créé documente l’échec sans le corriger.
Enfin, sa critique acerbe du PS en 2012 n’était pas une coquetterie de vétérane. Elle pointa une constante française : la tentation de considérer l’égalité comme acquise une fois légiférée. Son dernier livre, Lutter toujours, était un avertissement. Les droits ne se conservent pas, ils s’entretiennent.


