WASHINGTON, 22 juillet (Le Parisien Matin) – L’administration Trump soutient désormais un pacte de coopération nucléaire civile qui autoriserait l’Arabie saoudite à enrichir de l’uranium et à retraiter du combustible usé, selon deux sources citées par Reuters le 22 juillet. Si le texte était transmis au Congrès, il romprait avec la doctrine historique de non-prolifération des États-Unis et alimente déjà l’inquiétude parmi les élus américains et plusieurs capitales du Moyen-Orient.
Signataire du Traité de non-prolifération, le royaume s’est engagé à ne pas développer l’arme atomique et à accepter des inspections, mais Washington a toujours exigé des protections renforcées.
Un pacte privé de son gold standard américain
Ce qui alarme les spécialistes, c’est ce que le texte ne contiendrait pas. Le pacte ne prévoirait ni l’interdiction pour Riyad d’enrichir l’uranium et de retraiter le combustible, surnommée le gold standard dans le jargon américain, ni la signature d’un protocole additionnel renforçant les pouvoirs de surveillance de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Or ces deux garde-fous ont longtemps constitué la ligne rouge posée par Washington pour éviter tout détournement civil vers un usage militaire.
Deux voies techniques permettent de produire la matière fissile nécessaire à une ogive, l’enrichissement poussé de l’uranium et l’extraction de plutonium à partir de combustible usé. Sous la loi américaine, tout accord de ce type relève de la Section 123 de l’Atomic Energy Act de 1954, qui impose neuf critères de non-prolifération et un examen approfondi par le Congrès, où plusieurs élus réclament déjà des conditions strictes.
Pourquoi Riyad veut l’atome civil
L’Arabie saoudite, premier exportateur mondial de pétrole, peut sembler un candidat improbable pour l’énergie nucléaire, mais sa stratégie est à la fois économique et climatique. Dans le cadre de Vision 2030, le plan de transformation porté par le prince héritier Mohammed ben Salmane, le royaume cherche à réduire ses émissions et à libérer du brut pour l’exportation.
Selon l’Energy Information Administration américaine, en 2024, 68 pour cent de l’électricité saoudienne était produite à partir de gaz et 32 pour cent à partir de pétrole, avec 1,4 million de barils par jour brûlés pour la production électrique lors du pic de juin.
Le nucléaire permettrait d’alimenter la climatisation omniprésente et les énormes usines de dessalement d’eau de mer tout en préservant la rente pétrolière. En janvier 2025, Riyad a annoncé vouloir enrichir son propre uranium pour fabriquer du yellowcake destiné à ses futurs réacteurs et à la vente, une étape qui a ravivé les interrogations sur ses intentions à long terme.
Les intérêts stratégiques de Washington
Pour les États-Unis, l’enjeu dépasse la simple vente de réacteurs. Un accord placerait l’industrie américaine en position privilégiée pour remporter des contrats colossaux de construction de centrales et offrirait à Washington une visibilité précieuse sur le programme atomique saoudien, ce qui pourrait réduire les risques de prolifération clandestine.
Sous la présidence de Joe Biden, la coopération nucléaire civile était envisagée comme une monnaie d’échange majeure, avec des garanties de sécurité, pour pousser Riyad vers une normalisation avec Israël. Cette architecture a évolué. Selon Reuters, les dossiers nucléaire et normalisation sont désormais découplés, même si un pacte atomique reste un levier diplomatique utile.
Le secrétaire américain à l’Énergie Chris Wright a rencontré l’an dernier le ministre saoudien de l’Énergie, le prince Abdelaziz ben Salmane, et a évoqué une trajectoire vers un accord sans lier explicitement les deux sujets.
L’équation israélienne et la cohérence américaine
La dimension régionale rend le projet particulièrement sensible. Israël, principal allié de Washington au Moyen-Orient, a exprimé à plusieurs reprises son opposition à tout programme nucléaire civil saoudien qui ouvrirait la porte à l’enrichissement local.
Riyad, de son côté, a conditionné toute normalisation avec l’État hébreu à la création d’un État palestinien, fermant la porte à un compromis rapide. L’autre point de friction concerne la cohérence de la politique américaine. L’une des justifications avancées pour la guerre menée contre l’Iran cette année était précisément le refus de Téhéran d’abandonner son programme d’enrichissement.
Autoriser dans le même temps Riyad à enrichir pourrait être perçu comme un double standard et affaiblir la crédibilité des efforts de non-prolifération. Comme l’a résumé une source proche des négociations, l’accord
« fournit une voie juridique pour coopérer sur le cycle du combustible sans obliger Washington à transférer de technologie ».
Pékin, Moscou et les alternatives de Riyad
Si Washington hésite ou impose des conditions trop lourdes, l’Arabie saoudite dispose d’alternatives crédibles. Plusieurs puissances nucléaires lorgnent le marché saoudien, estimé à des dizaines de milliards de dollars. China National Nuclear Corporation aurait déposé dès 2023 une offre pour construire une centrale, tandis que le russe Rosatom, qui a déjà bâti une installation en Égypte, a signé des accords préliminaires de coopération avec Riyad.
La Corée du Sud, forte de son succès aux Émirats arabes unis où elle a livré quatre réacteurs à Barakah, et la France figurent également parmi les prétendants sérieux. Le choix final dépendra autant de l’offre technologique et du financement que des garanties géopolitiques exigées, notamment sur la gestion du combustible et la non-divulgation de savoir-faire sensibles, un argument que Washington met en avant pour rester dans la course.
Le nœud de l’enrichissement et le modèle de la boîte noire
Le cœur technique du débat porte sur la manière dont un éventuel enrichissement serait organisé sur le sol saoudien. Sans garde-fous stricts, le royaume, qui possède des réserves d’uranium, pourrait théoriquement utiliser une usine civile pour produire de l’uranium hautement enrichi, matière première d’une arme.
Les négociateurs américains évoquent l’idée d’une installation en boîte noire, exploitée uniquement par du personnel américain, sans accès saoudien aux procédés sensibles.
Reste à savoir si ce modèle serait acceptable pour Riyad, qui revendique une souveraineté énergétique, et s’il suffirait à rassurer le Congrès et les voisins du royaume, toujours hantés par le risque d’une course aux armements régionale qui changerait durablement l’équilibre au Moyen-Orient.

