PARIS, 28 août (Le Parisien Matin)Jean-Luc Mélenchon proposa d’annuler près de 18 % de la dette publique française détenue par la Banque centrale européenne lors du débat des candidats à la présidentielle organisé par le Medef jeudi 27 août, à la Rencontre des entrepreneurs de France.

Le leader de La France insoumise défendit cette mesure choc pour alléger une dette qui culminait à 117,5 % du PIB, soit plus de 3 536 milliards d’euros, et invita à sortir des caricatures.

Une formule provocatrice assumée

Le 24 juin, devant quelques journalistes et des influenceurs, le quadruple candidat à l’Elysée détailla sa proposition dans une pédagogie personnelle. Jean-Luc Mélenchon déclara :

« Il suffit de les prendre et de les foutre au feu »

En évoquant les titres logés par la Banque de France mais détenus par la BCE. Il avoua que cette formule visait à « donner de la matière au Monde et à d’autres journaux pour s’en prendre à moi ».

Le dispositif s’appuya sur le fonctionnement de l’Eurosystème pendant la crise du Covid-19. La BCE fit racheter d’immenses volumes de dettes publiques par les banques centrales nationales, dont la Banque de France, pour soutenir l’économie.

Puisque la Banque de France appartenait à 100 % à l’Etat français, La France insoumise estima que l’Etat se devait de l’argent à lui-même. L’annulation des 18 %, soit environ 600 milliards d’euros, ne serait qu’un jeu d’écriture comptable sans impact sur les épargnants ou les banques commerciales.

En coulisses, l’équipe économique évoqua une variante moins brutale. Elle consista à transformer ces titres en dette perpétuelle à taux zéro, où l’Etat ne rembourserait jamais le capital ni ne paierait d’intérêt, ce qui reviendrait à une annulation déguisée.

Un tir de barrage politique et juridique

La proposition provoqua une levée de boucliers lors du débat du Medef. Bruno Retailleau déclara :

« Il y en a marre de ces discours délirants sur l’annulation d’une partie de la dette, alors que la France est au bord de la faillite ».

Gabriel Attal lança :

« S’il suffisait d’annuler la dette, pourquoi ça n’a pas été fait avant ? ».

Le ministre de l’Economie, Roland Lescure, qualifia le projet d’illégal et alerta sur une crise financière assurée. Gabriel Attal dénonça un projet de banqueroute totale qui ferait exploser les taux d’intérêt de la France sur les marchés internationaux.

La BCE rappela dans une étude publiée mi-août que l’annulation violerait l’article 123 du Traité sur le fonctionnement de l’UE, qui interdisait le financement monétaire direct des Etats. L’institution avertit que la mesure ruinerait la discipline budgétaire commune et remettrait en cause l’indépendance de la Banque de France.

Une gauche divisée

Bien que minoritaire, l’idée reçut des appuis. Le banquier Matthieu Pigasse soutint publiquement la mesure et rappela l’effacement partiel de la dette grecque au début des années 2010 pour prouver sa faisabilité.

L’économiste Jézabel Couppey-Soubeyran confirma que l’opération était comptablement réalisable et qu’une banque centrale ne pouvait pas faire faillite comme une banque commerciale.

La proposition bouscula l’alliance de gauche. Olivier Faure se dit prêt à poser le débat dans Libération et estima qu’une banque centrale avait la capacité comptable de ne pas réclamer son dû, tout en tempérant que cela n’apporterait pas de cash immédiat dans les caisses de l’Etat.

Cette séquence n’a rien d’une maladresse. Elle relève d’une méthode Mélenchon parfaitement rodée : lancer une formule brutale, volontairement abrasive, pour forcer l’agenda médiatique à parler d’un angle mort de la campagne.

En choisissant la dette détenue par la BCE, le candidat insoumis ne s’attaque pas à un tabou économique au hasard. Il vise le nerf de la contrainte européenne.

Là où ses adversaires à droite font de la dette l’argument massue de la rigueur, il tente de la transformer en preuve de la souveraineté perdue.

Le raisonnement est politique avant d’être technique : si la dette que la France se doit à elle-même via la Banque de France peut être effacée, alors le discours sur l’impossibilité budgétaire s’effondre.

Le coup est habile, mais il se heurte à deux murs. Le premier est juridique, et il est massif. L’article 123 du TFUE n’est pas une simple règle comptable, c’est le pilier de la crédibilité de l’euro.

Une annulation unilatérale, même maquillée en dette perpétuelle à taux zéro, serait immédiatement contestée par la Cour de justice de l’UE et par l’ensemble des partenaires de la zone euro.

Le second est financier. Les marchés ne jugent pas une dette sur son détenteur actuel, mais sur la promesse de remboursement futur. Détruire la confiance une fois, c’est payer plus cher pendant dix ans.

C’est précisément ce qui rend la division à gauche si révélatrice. Olivier Faure ne soutient pas la mesure, il en légitime la discussion.

C’est une façon de ne pas laisser Mélenchon seul propriétaire du sujet de la souveraineté monétaire, tout en se gardant de s’aliéner le sérieux budgétaire revendiqué par le Parti socialiste. En réalité, le débat sur l’annulation de la dette BCE sert de test : qui, à gauche, est prêt à assumer une rupture frontale avec les traités, et qui préfère une réforme par l’intérieur.

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