En juin, dans une salle du Musée national de Lagos, des caisses venues de Suisse ont été ouvertes devant des conservateurs nigérians. À l’intérieur se trouvaient quatorze objets provenant de l’ancien royaume du Bénin, dont une tête commémorative représentant l’Oba Osẹmwẹndẹ, un souverain ayant régné au XIXᵉ siècle. Les pièces avaient passé des décennies dans les collections de l’Université de Zurich. Elles étaient désormais de retour au Nigeria.
Quelques jours plus tard, le Nigeria recevait également 18 autres œuvres en bronze restituées par la Suisse, lors d’une cérémonie organisée à Lagos. Ces objets avaient été emportés après l’expédition militaire britannique de 1897 contre le royaume du Bénin.
Le mouvement n’est plus marginal. En France, une loi promulguée le 9 mai 2026 permet désormais de faciliter la sortie de certaines pièces des collections publiques lorsqu’elles ont fait l’objet d’une appropriation illicite. Le gouvernement doit notamment informer le Parlement des demandes étrangères et publier chaque année un bilan des restitutions et des demandes qui n’ont pas abouti.
Mais derrière les cérémonies de remise et les annonces politiques on peut se demander que signifie réellement rendre un objet à un pays après plus d’un siècle d’absence ?
Et, surtout, qui doit décider de ce qu’il devient une fois arrivé ?
Le grand retour a commencé par une promesse française
Le débat contemporain trouve une partie de son origine dans un discours prononcé par Emmanuel Macron à Ouagadougou en novembre 2017. Le président français déclarait alors vouloir créer, dans un délai de cinq ans, les conditions permettant des restitutions « temporaires ou définitives » du patrimoine africain.
Un an plus tard, l’historienne de l’art Bénédicte Savoy et l’économiste et écrivain sénégalais Felwine Sarr remettaient leur rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain.
Leur constat était particulièrement sévère. Ils estimaient que le problème ne pouvait pas être réduit à quelques objets célèbres : l’enjeu était celui d’un déséquilibre historique beaucoup plus vaste entre les collections européennes et africaines.
Dans un entretien à France Culture, Savoy rappelait que le seul Musée du Quai Branly-Jacques Chirac conserve environ 70 000 objets provenant d’Afrique subsaharienne, tandis que les grandes collections publiques africaines comptent souvent quelques milliers de pièces. Sarr décrivait l’Afrique subsaharienne comme un « cas d’école » d’expropriation patrimoniale.
Le rapport n’a pas provoqué une restitution massive immédiate. Il a toutefois déplacé le débat.
La question n’était plus seulement : « La France doit-elle rendre quelques œuvres ? », elle devenait alors : « Comment repenser la relation entre les musées européens et les sociétés dont proviennent leurs collections ? »
En 2026, Paris change enfin les règles du jeu
La nouvelle loi française constitue une évolution importante parce qu’elle s’attaque à un obstacle très concret. Les collections publiques françaises sont traditionnellement protégées par le principe d’inaliénabilité : un objet appartenant au domaine public ne peut pas simplement être vendu ou donné à un autre État. Pendant des années, chaque restitution nécessitait donc une loi spécifique.
C’est ce qui s’était produit pour le Bénin et le Sénégal en 2020, puis pour la Côte d’Ivoire en 2025. Le législateur français a désormais créé une procédure générale permettant, sous certaines conditions, de sortir un bien culturel du domaine public lorsqu’il a fait l’objet d’une appropriation illicite.
Désormais, les restitutions ne doivent plus nécessairement être traitées comme des exceptions législatives isolées. La loi prévoit également que le gouvernement favorise une coopération culturelle, scientifique et muséographique avec les États demandeurs, avant ou après la restitution. Le ministère de la Culture présente le texte comme une « architecture cohérente » destinée à répondre aux demandes étrangères tout en maintenant le principe d’inaliénabilité des collections publiques. Mais du côté africain, l’accueil est plus nuancé.
« Nous restons dans une discussion déséquilibrée »
Franck Ogou, directeur de l’École du patrimoine africain à Porto-Novo, au Bénin, voit la loi française comme une « très grande avancée ». Mais il met immédiatement en garde contre l’idée que le problème serait désormais réglé.
Dans Le Monde, il expliquait que les pays africains n’ont pas toujours accès aux objets conservés dans les réserves des musées européens. Il redoute surtout que la France conserve le pouvoir de décider quelles pièces peuvent être considérées comme restituables.
Son inquiétude touche à un problème très concret : la connaissance des collections. Pour réclamer un objet, encore faut-il savoir qu’il existe. Or les réserves des grands musées européens contiennent des centaines de milliers de pièces dont l’histoire, les conditions d’acquisition et parfois même la provenance exacte restent en cours d’étude. La restitution suppose donc un travail préalable considérable comme l’étude des archives, des inventaires, des photographies anciennes, des catalogues de ventes, des témoignages, et des correspondances de militaires ou d’administrateurs coloniaux.
L’Afrique veut construire ses propres règles
C’est probablement l’un des aspects les moins connus du débat actuel. Pendant que les gouvernements européens réfléchissent à leurs procédures de restitution, des chercheurs africains travaillent à construire un droit africain du patrimoine.
En juillet 2025, l’École du patrimoine africain et le bureau régional de l’UNESCO pour l’Afrique de l’Ouest ont organisé à Lomé un atelier réunissant 18 jeunes chercheurs issus de neuf pays d’Afrique subsaharienne. Leur objectif : élaborer un ouvrage de référence sur le droit du patrimoine en Afrique et structurer un réseau panafricain de spécialistes.
Le projet est dirigé scientifiquement par Vincent Negri, chercheur à l’Institut des sciences sociales du politique de l’ENS Paris-Saclay.Il ne s’agit donc plus simplement de demander aux musées occidentaux de rendre leurs collections.
À Benin City, le paradoxe est brutal : les bronzes reviennent, mais les artisans disparaissent
C’est probablement le détail le plus fascinant de cette histoire. Les célèbres bronzes du Bénin reviennent progressivement au Nigeria au moment même où la tradition qui les a produits est fragilisée.
À Benin City, dans l’État d’Edo, le travail des fondeurs de bronze est transmis depuis des générations. Igun Street, historiquement associée à cette activité, demeure un centre important de cet artisanat.
Mais Reuters rapportait en février 2026 que la profession connaissait un déclin. La hausse du coût des matériaux, le manque de soutien institutionnel et les perspectives financières limitées éloignent certains jeunes de cette activité.
Le fondeur expérimenté West Ihama témoigne notamment de la difficulté à convaincre une nouvelle génération de poursuivre le métier. À l’inverse, de jeunes artistes comme Ebere Chukwudi tentent de maintenir la tradition vivante. L’Europe restitue les objets qui témoignent de l’extraordinaire maîtrise technique du royaume du Bénin, alors que les savoir-faire permettant de poursuivre cette tradition sont eux-mêmes menacés.
Le Nigeria doit maintenant décider quoi faire de ce patrimoine retrouvé
Une restitution ne signifie pas nécessairement qu’un objet retourne dans la ville ou dans la communauté dont il provient.
Les quatorze pièces de Zurich sont arrivées à Lagos en juin, et les autres bronzes restitués par la Suisse ont également été accueillis au Musée national de Lagos.
Cette situation révèle une tension importante.
Les œuvres sont liées historiquement au royaume du Bénin et à l’actuelle Benin City, mais elles sont juridiquement réclamées et administrées dans le cadre de l’État nigérian.
« Les restitutions ne réparent pas »
Bénédicte Savoy, qui travaille depuis plus de vingt ans sur l’histoire des spoliations, défend aujourd’hui une position intéressante : la restitution ne doit pas être présentée comme une réparation magique du passé.
Dans un entretien publié en janvier 2026, elle résumait sa position ainsi : « Les restitutions de biens culturels ne réparent pas, elles sont un nouveau point de départ. » La nuance compte. Rendre un objet ne détruit pas les archives coloniales. Cela ne reconstruit pas une tradition interrompue. Cela ne restitue pas les personnes qui ont été déplacées ou les communautés dont les institutions ont été détruites.
Mais le retour d’une œuvre peut modifier le rapport qu’une société entretient avec son propre passé.
Felwine Sarr, de son côté, continue de défendre une conception plus large de la restitution. Dans un entretien publié en août 2026 à l’occasion de son nouvel essai La Fabrique du présent, l’intellectuel sénégalais insiste sur la nécessité pour les sociétés africaines de repenser leurs propres modèles et leurs propres ressources intellectuelles, plutôt que de continuer à se définir uniquement par rapport à l’Europe.
Une nouvelle bataille diplomatique se dessine
La France n’est évidemment pas le seul pays concerné. La Suisse a restitué cette année des œuvres du royaume du Bénin au Nigeria. L’Université de Zurich avait auparavant mené des recherches de provenance et conclu que la majorité des quatorze objets concernés avaient très probablement été pillés avant leur acquisition par l’institution.
L’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas, le Royaume-Uni et plusieurs autres pays européens sont eux aussi confrontés à des demandes et à des processus de restitution. Mais chaque État possède son propre droit des collections. C’est précisément ce qui rend la construction d’un cadre africain particulièrement stratégique.
L’Afrique ne négocie plus seulement objet par objet mais cherche progressivement à construire une expertise juridique, scientifique et muséographique capable de rééquilibrer les négociations.
L’initiative portée par l’UNESCO et l’École du patrimoine africain à Lomé est révélatrice de cette évolution. Son ambition est explicitement de faire émerger une génération de spécialistes africains du droit du patrimoine.
Le véritable enjeu est peut-être ce qui arrivera après les restitutions
Il serait tentant de conclure cette histoire avec une image simple : des œuvres volées quittent les musées européens et retrouvent leur pays d’origine. La question qui s’ouvre maintenant est celle de l’après-restitution.
Qui racontera ces objets ? Dans quelle langue ? Dans quel musée ? Avec quelles explications historiques ? Quelle place donnera-t-on aux traditions orales ? Les œuvres seront-elles présentées comme des vestiges d’un passé révolu ou comme une partie d’une culture toujours vivante ?
Et surtout, les États africains auront-ils les moyens de préserver, restaurer et transmettre ces collections ? Le cas du bronze est particulièrement révélateur car il montre que les objets reviennent au moment même où les artisans qui perpétuent leur savoir-faire ont besoin de soutien. C’est peut-être là que se joue la véritable réussite du mouvement de restitution.


