RABAT, 26 août (Le Parisien Matin) – Le groupe de hackeurs Jabaroot a diffusé lundi 24 août sur la messagerie Telegram quatre tableurs contenant les noms d’environ 70 381 agents présumés des forces de sécurité et de renseignement marocaines. La publication a visé directement l’appareil sécuritaire du royaume.

Les quatre tableurs consultés par Le Monde ont répertorié une majorité d’anonymes, mais aussi de hauts cadres. Leurs données personnelles, grades et affectations ont été mises en ligne.

Des données sensibles de la DGSN et de la DGST

Les fichiers ont concerné principalement la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN) et la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST). Chaque entrée a associé un nom à un matricule, une date de naissance, un numéro de carte d’identité, une date de recrutement et des coordonnées bancaires.

Parmi les noms cités a figuré celui du patron du pôle sécuritaire marocain, Abdellatif Hammouchi, né le 7 octobre 1966. Des directeurs régionaux et des chefs de départements chargés de l’antiterrorisme, du contre-espionnage, des opérations et des ressources humaines ont également été listés.

Dans leur message, les pirates ont précisé que les agents visés étaient « en poste en Europe et au sein d’institutions stratégiques marocaines », selon Jabaroot.

Le groupe a baptisé l’opération #OP_CEUTA et l’a présentée comme une punition infligée au Maroc. Il a affirmé que la fuite constituait un cadeau à l’Espagne.

Jabaroot a accusé les services marocains d’avoir planifié la crise migratoire survenue les 30 et 31 juillet à l’enclave espagnole de Ceuta, où environ 72 000 migrants ont franchi la frontière en 48 heures. Le groupe a soutenu que l’afflux avait été orchestré depuis la ville de Fnideq.

Les hackeurs ont menacé de publier l’intégralité des ordres de mission des agents dépêchés à la frontière, ainsi que des preuves présumées d’espionnage visant le Premier ministre espagnol via le logiciel Pegasus.

Le mot Jabaroot signifie puissance ou tyrannie en arabe. Le groupe s’est fait connaître en avril 2025 sous la signature Jabaroot DZ et s’est revendiqué comme composé de patriotes algériens.

Une autre hypothèse a été avancée par Le Monde. Selon le quotidien, la fuite serait l’œuvre de cinq anciens agents de la DGST exilés en Europe, qui auraient appelé le roi Mohammed VI à limoger Abdellatif Hammouchi.

Un groupe à l’identité contestée

L’origine technique des données est restée débattue. Certains services de renseignement européens les ont jugées réelles mais potentiellement datées.

Des médias marocains et des experts en cybersécurité ont évoqué un simple repackaging de données déjà compromises lors de piratages antérieurs. Selon cette analyse, les hackeurs auraient extrait les fiches de fonctionnaires affiliés au ministère de l’Intérieur depuis une faille plus large de la fonction publique.

Le Maroc avait déjà été fragilisé par la campagne de Jabaroot. En avril 2025, le piratage de la CNSS avait exposé les données de deux millions de citoyens. En septembre 2025, le directeur de la DGSSI, le général Mostafa Rabil, avait été limogé.

Cette fuite de 70 000 noms ne relève pas du simple piratage crapuleux. Elle marque un changement d’échelle dans la guerre hybride qui oppose Rabat à ses adversaires depuis 2025.

D’abord, la cible a changé. Jusqu’ici, Jabaroot s’attaquait à des bases civiles, la CNSS, le foncier, les notaires, pour embarrasser l’administration.

Cette fois, le groupe s’est attaqué au cœur du Makhzen sécuritaire, la DGSN-DGST, structure considérée comme la plus verrouillée du royaume. Publier le matricule et le RIB d’Abdellatif Hammouchi n’a pas de valeur opérationnelle immédiate, mais a une portée symbolique massive : personne n’est intouchable.

Ensuite, le timing est politique. En liant la publication à la crise de Ceuta de fin juillet, Jabaroot a transformé une fuite de données en arme diplomatique.

Présenter l’exode de 72 000 personnes comme une opération planifiée par Rabat, c’est offrir à Madrid un récit clé en main pour justifier un durcissement. Que les ordres de mission existent ou non importe peu, le doute est installé.

Enfin, l’affaire révèle la fragilité structurelle du Maroc numérique. Le scénario du repackaging avancé par Jeune Afrique est peut-être plus inquiétant qu’un piratage frontal.

Il suggère que des données sensibles de policiers circulent déjà depuis des mois dans des bases de la fonction publique mal sécurisées ou dans des fichiers bancaires interconnectés.

Le limogeage du patron de la DGSSI en 2025 n’a pas suffi à colmater les brèches. Pour un État qui a fait de sa sécurité son principal argument de stabilité régionale, l’image est écornée durablement.

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