PARIS, 30 août (Le Parisien Matin) – Devant plusieurs milliers de patrons réunis jeudi 27 août à Roland-Garros pour la Rencontre des entrepreneurs de France du Medef, Ursula von der Leyen a appelé à mobiliser l’épargne des ménages européens au profit des entreprises du continent.

La présidente de la Commission européenne, première à participer à la REF, s’exprima entièrement en français. Elle pointa un paradoxe : le continent dispose de capitaux considérables qui ne financent pas sa propre économie.

Dix mille milliards d’euros immobilisés

« L’Europe a de l’épargne. Malheureusement cette épargne est paresseuse ».

A lancé Ursula von der Leyen. Elle précisa que

« 10.000 milliards d’euros d’épargne de ménages restent aujourd’hui sur les dépôts bancaires ».

Elle déplora qu’« une importante partie de l’épargne européenne est investie hors de notre continent ». Le constat servit de base à son plaidoyer pour réorienter les flux financiers.

« L’Europe doit maintenant la mettre au service de ses entreprises ».

A insisté Ursula von der Leyen. L’enjeu fut de remettre cette manne en circulation dans l’économie réelle.

Une Union de l’épargne et des investissements

Bruxelles porta le projet d’« Union de l’épargne et des investissements », destiné à canaliser les capitaux vers les entreprises en croissance.

Plusieurs propositions furent déjà mises sur la table. Elles concernèrent les investissements des banques et des assurances, ainsi que l’intégration des marchés européens et de leur supervision.

Ces mesures pourraient permettre de dégager « jusqu’à 470 milliards d’euros d’investissements supplémentaires », a indiqué Ursula von der Leyen. Un accord fut espéré avant la fin de l’année.

Le problème ne tint pas à l’absence d’innovation. Les entreprises européennes peinèrent à changer d’échelle faute de financements suffisants sur place.

Une Europe qui produit, investit et protège

Devant le patronat français, Ursula von der Leyen défendit une Europe qui « produit, investit et protège ». La formule résuma sa vision d’une économie plus autonome.

Des sociétés nées en Europe devaient pouvoir y grandir. Elles ne devaient plus être contraintes de chercher des capitaux ailleurs ou de déplacer leur centre de gravité hors du continent.

Dans un contexte compliqué, elle appela les entrepreneurs à « l’opiniâtreté ». Le discours fut applaudi par les milliers de personnes présentes sur le court central.

L’intervention revêtit une portée symbolique. Aucune présidente de la Commission n’avait participé auparavant à la réunion de rentrée du Medef.

Simplification et compétitivité

Ursula von der Leyen répondit à une critique récurrente du patronat : le poids des normes européennes. Elle défendit le chantier de simplification réglementaire engagé à Bruxelles.

Elle estima que les entreprises ne devaient plus « payer deux fois », d’abord en supportant des règles trop complexes, puis en affrontant des concurrents étrangers moins contraints.

L’argument visait à restaurer la compétitivité sans renoncer aux standards. La simplification fut présentée comme un levier pour libérer l’investissement.

Fermeté face à la Chine

Le message se fit plus ferme envers Pékin.

« La Chine est un partenaire économique majeur (…) mais être partenaire ne signifie pas accepter des déséquilibres permanents ».

A prévenu Ursula von der Leyen.

Elle pointa des entreprises chinoises bénéficiant de subventions pouvant être huit fois supérieures à celles accordées dans les pays de l’OCDE.

« Nous devons donc faire respecter des conditions équitables ».

A ajouté Ursula von der Leyen.

« Lorsque le dialogue ne suffit pas, nous devons être prêts à utiliser pleinement nos instruments ».

Bruxelles durcit déjà le ton. Plus de 30 nouvelles enquêtes de défense commerciale furent ouvertes l’an dernier, a rappelé Ursula von der Leyen, soit « presque trois fois plus que la moyenne historique ».

Pourquoi le discours de Roland-Garros dépasse le symbole

En venant parler d’épargne à la REF, Ursula von der Leyen n’a pas choisi un thème technique par hasard. Elle a touché le nerf le plus sensible du capitalisme européen : l’incapacité à transformer son bas de laine en puissance industrielle.

Les 10 000 milliards ne sont pas un chiffre nouveau. Il est connu depuis des années par la Banque centrale européenne.

Ce qui change, c’est le ton politique. Jusqu’ici, l’Union des marchés de capitaux était un dossier d’experts, bloqué par les divergences entre Paris, Berlin et les places financières du Nord. En la rebaptisant Union de l’épargne et des investissements, Bruxelles tente de la rendre compréhensible et populaire.

L’analyse de fond est implacable. Un épargnant européen place son argent sur un livret à 2%, sa banque le garde en réserve ou achète de la dette souveraine, pendant qu’une start-up de Munich ou de Toulouse lève à San Francisco. Résultat : l’Europe finance la dette américaine et la tech américaine avec son propre argent.

Le chiffre de 470 milliards d’investissements supplémentaires avancé par la Commission reste modeste face au stock, mais il signale que Bruxelles veut quantifier le manque à gagner.

Le second message, sur la Chine, n’était pas un aparté. Il est lié au premier. En parlant de subventions huit fois supérieures aux standards OCDE et en assumant la multiplication par trois des enquêtes commerciales, von der Leyen a relié épargne et protection.

Son raisonnement est le suivant : à quoi bon mobiliser l’épargne des Européens si elle est ensuite aspirée par une concurrence faussée qui écrase les marges des entreprises qu’on prétend financer ?

Pour le Medef, cette venue est une victoire. Pendant longtemps, le patronat français a vu Bruxelles comme une machine à normes. Entendre la présidente de la Commission parler de ne plus « payer deux fois » est un changement de registre.

Reste une question non résolue : les Français veulent-ils vraiment que leur épargne quitte la sécurité du dépôt bancaire pour le risque action ? Sans incitation fiscale et sans produits simples, l’épargne paresseuse a de bonnes raisons de le rester.

Partager.