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Home»L'Union Européenne»La place Schuman symbole de l’Europe transformée en four minéral au cœur de Bruxelles
L'Union Européenne

La place Schuman symbole de l’Europe transformée en four minéral au cœur de Bruxelles

Priya SaifPar Priya Saifdimanche, 09 aoûtAucun commentaire7 Min Temps de lecture
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Pascal Smet, homme en costume, se tient sur la vaste dalle en béton gris de la place Schuman avec des barrières de chantier en arrière-plan
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BRUXELLES, 9 août (Le Parisien Matin) – Le projet de réaménagement de la place Schuman, au cœur du quartier européen, a tourné court. Imaginé en 2015 comme une agora urbaine verte, symbole du projet européen, il a abouti à une vaste étendue de béton sans ombrage ni verdure.

Sa pièce maîtresse, une canopée d’acier à toit végétalisé, a été annulée en février 2026 par le nouveau gouvernement bruxellois, en raison de l’explosion des coûts et d’une paralysie politique de 613 jours.

Le plan initial était très ambitieux. D’un rond-point encombré et sans caractère, la place devait devenir une agora urbaine, un lieu de rencontre plus calme et plus vert.

Un ancien chef du gouvernement bruxellois y voyait même un symbole qui bat au cœur du projet européen.

Le résultat fut jugé sévèrement par les critiques, qui parlent de la plus grande poêle à frire d’Europe. Si la circulation automobile a diminué et que l’espace a été repavé avec un dallage gris élégant, le centre n’offre ni verdure ni ombre.

Par une journée humide de juillet à l’heure du déjeuner, peu de personnes s’attardaient sur la dalle.

Une agora promise, une dalle livrée

Le réaménagement a fait l’objet d’un concours international. Un consortium belgo-danois d’architectes a été choisi pour transformer le rond-point, baptisé du nom de Robert Schuman, l’ancien ministre français des Affaires étrangères célébré comme père fondateur de l’Union européenne.

La canopée devait en être le couronnement. Les urbanistes avaient imaginé que fonctionnaires européens et riverains y déjeuneraient et discuteraient à l’abri, sous une structure inspirée de l’hémicycle du Parlement européen.

Les touristes devaient affluer pour se photographier dans son reflet miroitant. Son toit vert devait contraster avec le verre et l’acier des bâtiments européens et offrir un répit face au soleil, un besoin souligné par la vague de chaleur record qui a frappé la Belgique en juin.

Il devait aussi abriter des intempéries plus traditionnelles à Bruxelles, où il pleut environ 200 jours par an.

Lancé en 2015 par l’ancien ministre bruxellois de la Mobilité Pascal Smet, le projet a suscité une vive déception chez son initiateur. Pascal Smet a déclaré :

« La place Schuman est la carte de visite de Bruxelles. C’est le symbole de l’Europe ».

Il a ajouté :

« Cela devrait être un lieu de rencontre pour les gens ».

Illustration architecturale montrant la future place Schuman avec une large canopée métallique au toit végétal entourée de bâtiments européens

Un chantier contraint par le sous-sol et l’inflation

Le projet a toujours été complexe sur le plan technique. De grands arbres majestueux étaient exclus car la place repose sur un tunnel routier souterrain, une gare ferroviaire et une station de métro, ainsi qu’un dédale de canalisations de gaz et d’eau.

Les planificateurs ont dû également intégrer les impératifs de sécurité des institutions européennes environnantes et l’usage de la place comme lieu de manifestations fréquentes.

La place se situe dans le périmètre de sécurité du bâtiment du Conseil européen, surnommé le « space egg », qui accueille les sommets réguliers des dirigeants.

Lorsque les travaux ont débuté en 2023, soit six ans après le choix du projet lauréat, les coûts avaient flambé en raison de l’inflation européenne provoquée par la pandémie de Covid et la guerre en Ukraine.

Le budget a été annoncé à 25 millions d’euros en 2023, dont 17,4 millions issus des fonds européens de relance post-Covid.

La canopée à elle seule est passée de 5 à 13 millions d’euros. Pour son ingénieur-architecte Francis De Wolf, l’incompréhension domine. Il a confié au quotidien belge Le Soir :

« Le projet n’est pas terminé ».

Il a ajouté :

« Il m’est très difficile de comprendre ce qui s’est passé en coulisses en politique ».

613 jours de paralysie politique

Le chantier s’est ensuite heurté à la crise institutionnelle bruxelloise. En Belgique, le pouvoir est très décentralisé et les gouvernements régionaux, dont celui de Bruxelles, disposent de larges compétences en matière de travaux publics, de transports et d’urbanisme.

La gouvernance de Bruxelles est particulièrement complexe : ville bilingue avec 14 partis siégeant dans un parlement de 89 élus.

Après les élections de juin 2024 qui n’ont dégagé aucune majorité claire, les partis sont restés bloqués pendant 613 jours, un record, avant qu’une coalition menée par un ministre-président libéral francophone n’émerge en 2026.

Dans l’intervalle, le gouvernement sortant chargé des affaires courantes n’a pas pu autoriser de nouveaux fonds pour payer le surcoût de la canopée, tout en devant respecter une date limite pour achever les travaux afin de ne pas perdre les fonds européens.

François Deschamps, porte-parole de la ministre bruxelloise de la Mobilité et des Travaux publics Elke Van den Brandt en poste depuis 2019, a expliqué :

« Nous étions donc dans une véritable impasse, car nous n’avions pas le droit de mettre l’argent dans la canopée ».

En juin 2025, le gouvernement sortant a sollicité un complément auprès de l’UE. La demande a été rejetée par le Premier ministre belge Bart De Wever, qui a qualifié Bruxelles « d’État en faillite » et estimé que mendier auprès des institutions européennes était une humiliation nationale.

Grues et palissades sur la place Schuman en travaux devant le bâtiment Berlaymont, siège de la Commission européenne

Une alternative verte attendue pour 2028

Arrivé aux affaires en février 2026, le nouveau gouvernement bruxellois a annulé la canopée. Le conseil des ministres a tranché en faveur d’une solution différente. François Deschamps a déclaré :

« Nous pourrions faire quelque chose de plus vert, de moins cher, et qui remplisse toujours l’objectif, qui est d’apporter de l’ombre et de la fraîcheur ».

Bruxelles a entamé des discussions avec des architectes pour développer une proposition aussi verte que possible compte tenu des contraintes structurelles de la dalle, avec éventuellement des jeux d’eau. La ville espère que la place sera achevée pour l’été 2028, avec des détails sur les plans promis d’ici la fin de l’année.

Pascal Smet a continué de défendre la canopée, tandis que plus de 2 100 personnes ont signé une pétition lancée par la branche bruxelloise de son parti socialiste flamand pour réclamer sa construction.

Il s’est toutefois dit ouvert à d’autres idées. Pascal Smet a affirmé :

« Si vous pouvez imaginer quelque chose de mieux, qui permet les manifestations, qui gère les questions de sécurité, qui est vert, qui est emblématique, qui est symbolique de l’unité européenne… si l’alternative est meilleure, je ne dirai pas non ».

Le symbole qui révèle la panne bruxelloise

Au-delà du béton, l’affaire Schuman raconte mieux que tout discours l’état du modèle bruxellois. La place n’est pas un chantier comme les autres : c’est la carte postale institutionnelle de l’Europe, l’adresse où chaque sommet, chaque manifestation, chaque caméra du monde entier pose son regard. La rater, c’est envoyer un signal politique.

L’ironie est totale. On a voulu incarner l’Europe verte, apaisée, iconique, et on a livré son contraire : une surface minérale, chaude, vide.

Le contraste entre le rendu idyllique – acier poli, toit herbacé, foules qui flânent – et la réalité photographiée en juillet 2025 est devenu un mème cruel pour les eurocrates eux-mêmes.

L’échec n’est pas seulement budgétaire. Il est structurel. Le montage a empilé toutes les vulnérabilités belges : une dalle technique quasi inconstruisible, un financement dépendant à 70% de fonds européens non reconductibles, et une gouvernance régionale où 14 partis doivent s’accorder pour débloquer un boulon.

Quand l’inflation a fait passer la canopée de 5 à 13 millions, personne n’avait juridiquement le stylo pour signer.

La séquence De Wever est révélatrice. En qualifiant Bruxelles d’État failli au moment où la région demande une rallonge à l’UE, le Premier ministre flamand a transformé un dossier urbain en affaire de prestige fédéral. Résultat : la capitale de l’Europe a dû renoncer à son symbole d’unité pour ne pas paraître mendiante.

Reste la question de fond : une place peut-elle être à la fois zone de haute sécurité, nœud de transports souterrains, forum de manifestations et jardin de quartier ? Les architectes belgo-danois avaient tenté une synthèse audacieuse avec une canopée sans fondations profondes.

Sa suppression laisse un vide conceptuel autant que physique. Si Bruxelles veut livrer en 2028 quelque chose de plus vert et moins cher, elle devra prouver qu’on peut faire iconique sans icône. Et que le cœur de l’Europe peut battre ailleurs que sur du béton.

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