KIEV, 19 août (Le Parisien Matin) – Mykhaïlo Fedorov a publié une vidéo qui a brisé l’union sacrée en Ukraine. Limogé à la mi-juillet par Volodymyr Zelensky après six mois au ministère de la Défense, l’ex-ministre de 35 ans y a réclamé la tenue d’élections malgré la guerre et dénoncé la corruption.

Un appel inédit depuis 2022

Dans une allocution de près de dix minutes diffusée sur YouTube, il a brossé un portrait sévère du système politique. Il a franchi une ligne qu’aucune figure majeure n’avait osé dépasser depuis l’invasion russe de février 2022, en appelant à « restaurer le processus démocratique ».

« La démocratie ne peut pas être retenue en otage par la Russie »

A déclaré Mykhaïlo Fedorov. Il a ajouté :

« Nous nous battons précisément parce que nous voulons rester un Etat européen libre. […] Ainsi, nous devons trouver un mécanisme légal, sûr et réaliste qui permettra à l’Ukraine de restaurer un processus démocratique complet même en pleine guerre prolongée ».

L’ancien ministre a reconnu la complexité logistique d’un scrutin sous la loi martiale, qui avait empêché les élections prévues au printemps 2024. Il a cité le vote des militaires, des électeurs proches du front et des millions de réfugiés à l’étranger.

« Nous devons trouver un mécanisme légal, sûr et réaliste qui permettra à l’Ukraine de renouveler son plein processus démocratique, même dans les conditions d’une guerre longue »

A martelé Fedorov.

Sans jamais nommer Volodymyr Zelensky, il a dénoncé une « crise systémique de gouvernance ». « L’ancien système vit trop souvent selon ses propres règles. Il se protège. Il a peur du changement », a déclaré Mykhaïlo Fedorov.

Sans donner de noms, il a fustigé la corruption de responsables qui nuirait à l’effort de guerre. Il a affirmé que sa réforme des acquisitions d’armements, portant sur des milliards de dollars, avait précipité son limogeage.

« Cela fait longtemps que notre peuple est prêt pour un pays différent ».

A ajouté Mykhaïlo Fedorov. Il a estimé que l’Etat devait se montrer à la hauteur de son peuple.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky assis à son bureau, drapeau ukrainien en arrière-plan

Une rupture consommée

Proche allié de Volodymyr Zelensky dont il avait géré la campagne numérique en 2019, Mykhaïlo Fedorov était devenu le plus jeune ministre du Numérique avant d’être nommé à la Défense en janvier. Son éviction fut officiellement liée à un conflit avec le commandant en chef Oleksandr Syrsky, lui aussi écarté depuis.

Après son limogeage, la présidence lui offrit plusieurs postes, dont vice-premier ministre chargé de l’innovation militaire. Il les refusa, estimant que seuls comptaient trois rôles dans cette guerre : président, commandant en chef et ministre de la Défense.

Sa vidéo fut publiée quelques heures avant que Volodymyr Zelensky ne demande au Parlement de confirmer son successeur, Ievgueniï Khmara, issu du SBU et sans expérience politique. Le Parlement reprit ses travaux mardi après la pause estivale et devait voter dès mercredi.

Son éviction avait provoqué en juillet et août des manifestations à Kiev, rassemblant des milliers de personnes. Une nouvelle manifestation de soutien fut prévue mercredi matin devant le Parlement, à l’appel de son ancien conseiller Serguiï Sternenko. La présidence n’avait pas réagi.

Le tabou des élections et la fin de l’unanimité

La sortie de Mykhaïlo Fedorov ne relève pas d’une simple revanche personnelle. Elle fait sauter le verrou le plus solide de la politique ukrainienne depuis 2022 : l’idée que la guerre suspend toute compétition électorale.

En posant la question autrement – « peut-on donner à la Russie le droit de dicter quand les Ukrainiens choisissent leur gouvernement ? » – Fedorov retourne l’argument moral.

Ce n’est plus l’élection qui affaiblirait l’unité nationale, c’est son absence prolongée qui nourrirait la méfiance. C’est habile, car il vise une faille réelle : l’usure démocratique après plus de deux ans de loi martiale sans perspective de scrutin.

Le timing n’a rien d’improvisé. En frappant la veille du vote sur Ievgueniï Khmara, un profil technique issu des services de sécurité, Fedorov contraste deux visions du pouvoir : l’homme des drones, populaire dans les tranchées et adulé pour avoir digitalisé l’armée, face à l’appareil sécuritaire.

Sa popularité, mesurée à 72% de désapprobation de son limogeage selon les sondages cités, dépasse désormais celle du président dans l’armée et chez les jeunes urbains.

Reste l’obstacle juridique et matériel. La Constitution interdit tout scrutin sous loi martiale, et l’organisation d’un vote pour les soldats au front et les huit millions de réfugiés relève du casse-tête logistique. Fedorov le sait. Mais son objectif n’est pas de tenir des élections demain.

Son objectif est de s’installer comme le seul à proposer une sortie politique à la guerre longue, là où Volodymyr Zelensky apparaît prisonnier d’un système qu’il dénonçait lui-même en 2019. C’est une candidature qui ne dit pas encore son nom.

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